Et pour quelques chômeurs de plus

Gilles Raveaud

Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, deux respectés professeurs d'Harvard, pensaient avoir découvert une nouvelle loi : au-delà de 90 % du PIB, la dette publique d'un pays plombe sa croissance. Les politiques d'austérité avaient trouvé là leur caution scientifique. Seulement voilà : les données étaient erronées. Selon Thomas Herndon, doctorant à l'université d'Amherst, la croissance des pays à dette supérieure à 90 % du PIB s'établit à 2,2 % par an en moyenne et non à - 0,1 %, comme avancé par Reinhart et Rogoff. Entre-temps, le mal a été fait, de multiples décideurs s'appuyant sur l'étude pour justifier leur politique.

Cette erreur, tout comme celle du FMI relative à l'ampleur de l'effet récessif des coupes budgétaires, découle des a priori des auteurs en défaveur de l'action de l'Etat. Ce sont les mêmes représentations qui guident Carlo Pier Padoan, l'économiste en chef de l'OCDE, pour qui il faut poursuivre l'austérité puisque "la douleur donne des résultats".

Cette attitude fait enrager Paul Krugman, qui souligne que les politiques d'austérité entraînent un recul de la production industrielle en Europe plus fort qu'en 1929 ! Et l'austérité gagne les Etats-Unis, avec l'arrêt de la politique de relance fédérale et la contraction des budgets locaux. Et pourtant, il y a de bonnes nouvelles, note Krugman : France et Italie empruntent à des taux d'intérêt très faibles, ces pays rejoignant, grâce au soutien affiché de la BCE, "le club des pays avancés qui ont leur propre monnaie". Mais alors, se demande-t-il, pourquoi persister dans l'austérité ?

De son côté, Merijn Knibbe (université Wageningen, Pays-Bas) raille Jörg Asmussen, membre du directoire de la BCE, qui se réjouit du processus "d'ajustement" en cours. Et Andrew Watt (IMK, Düsseldorf) rappelle que lorsque l'inflation est maîtrisée, les traités européens imposent à la BCE de viser le "plein- emploi et le progrès social".

Cependant, même attaqués de toute part, les défenseurs de l'austérité se préparent à lancer le second étage de la fusée libérale, celui de la dérégulation du marché du travail. L'occasion idéale en est fournie par la célébration, en Allemagne, des dix ans de la réforme "Hartz" lancée par le chancelier Gerhard Schröder en 2003. Attention, nous prévient Dean Baker (CEPR, Washington) : si le chômage y est bas, c'est grâce aux dispositifs permettant de réduire le temps de travail en période de crise, tels que le chômage partiel et les comptes épargne-temps.

Mais, avec la réduction des allocations chômage et les licenciements facilités, c'est à un "éclatement de la norme d'emploi" que l'on assiste en Allemagne, explique Arnaud Lechevalier (Centre Marc Bloch, Berlin). Si plus de 2 millions d'emplois ont ainsi été créés entre 2002 et 2011, le nombre de CDI à temps plein a lui… reculé ! A l'inverse, les mini-jobs, payés au maximum 450 euros et qui n'ouvrent pas droit à l'assurance chômage, représentent désormais un emploi sur cinq. Des évolutions qui pénalisent tout particulièrement les femmes. Après la maxi-austérité, des mini-emplois pour tous ?

Gilles Raveaud
Articles/Et pour quelques chômeurs de plus ( n°105 )