Aller au bureau, non merci !

Marc Mousli

Aller au bureau n'a jamais été enthousiasmant, mais c'est de plus en plus coûteux, pénible … et contre-productif, en ces premiers jours du printemps 2011.

 

Y aller : toujours coûteux, souvent pénible

Le 11 avril, le prix de l'essence à la pompe a battu un record, 1,53 € le litre. Interrogé par les journalistes, Christophe de Margerie, président du groupe Total, prédit que « les deux euros par litre sont pour bientôt ; la seule incertitude, c'est la date ».

Inutile d'espérer que les transports en commun prendront la relève. Le président de la SNCF lui-même n'y croit plus. Guillaume Pépy, un homme dynamique et habituellement optimiste, avoue que « le réseau ferroviaire s'est dégradé et n'est plus aujourd'hui en situation de supporter correctement le développement du trafic » et que « certaines lignes de banlieue sont dans une impasse. Il est irrationnel d'installer des entreprises le long des lignes de RER aujourd'hui saturées. Cela ne peut que générer une médiocre qualité de service »[1]. Aucune chance, avec ces perspectives, de renverser la tendance, qui est aujourd'hui à une utilisation toujours croissante de l'automobile. Seulement 13 % des Français ont recours aux transports en commun pour aller travailler, 72 % utilisent leur voiture, 3 % leur moto. 9 % y vont à pied et 2 % en vélo[2].

On peut regretter ce score très défavorable aux moyens de déplacement les moins polluants et les moins gourmands en énergie fossile, mais il est difficile de blâmer nos compatriotes. Dans la région censée être la plus propice à ces modes de déplacement, l'Ile-de-France, ni la SNCF ni la RATP ne peuvent offrir un service propre à faire changer d'avis les malheureux « navetteurs »[3]. Dépassées par la démographie et l'étalement urbain, les deux entreprises ont vu leurs produits phares devenir des enfers sur roues. Qui peut décrire sans frémir les RER, TER, le métro parisien avec sa célèbre ligne 13 (beaucoup d'autres ne valent guère mieux), les bus RATP (mention spéciale pour la ligne 26 et le PC) … et s'il ne se multiplie pas, que sera devenu dans dix ans le joli petit (tout petit) tramway offert aux Parisiens par Bertrand Delanoë ?

Y travailler

Quant au bureau, c'est le dernier endroit où se rendre si l'on veut vraiment travailler. Jason Fried, un éditeur de solutions de travail collaboratif − un peu partial, donc − explique sur son blog à quel point le travail y est improductif. Nous avions montré dans une chronique précédente que ceux dont on s'imagine qu'ils passent une grande partie de leur temps à réfléchir, plongés dans des dossiers et des rapports bourrés de tableaux, de graphiques et d'équations, papillonnent en fait toute la journée, sautant d'une tâche à une autre, interrompant l'analyse d'une démonstration complexe pour lire un courriel parfaitement inutile, se laissant distraire par n'importe quelle invitation à un café ou à une réunion impromptue dans le bureau voisin, et repartant chez eux le soir avec sous le bras le rapport qu'ils étaient censés avoir lu et analysé avant midi[4].

Les évolutions récentes ne rendent guère optimiste. La généralisation des « open spaces », préconisés avec enthousiasme par des dirigeants soucieux de favoriser le management transverse, de décloisonner les services, de casser les « silos » honnis par les consultants en organisation, et surtout de diminuer les frais généraux, n'a rien arrangé.

La vie d'un cadre stressé

Pascal est un cadre moyen et l'heureux occupant, avec dix-huit de ses collègues, d'un « bureau paysagé » (traduction poétique de l'open space). Quand il a été recruté, en 1995, on lui a attribué un bureau traditionnel de 23 m2 − exactement la moyenne nationale, à l'époque. En 2009, une réorganisation a restreint son espace vital à 14 m2. Là encore, juste la moyenne. Avec l'open space, il vient de descendre à 10 m2. C'est un progrès relatif, sans doute dû à sa progression dans la hiérarchie, puisqu'il se situe dans le haut de la fourchette des surfaces octroyées aux salariés dans ce type d'aménagement. En quinze ans, il est passé d'une pièce au décor neutre, mais avec quatre murs et une fenêtre, à un espace ouvert à tous, où il baigne du matin au soir dans un océan de bruits qui vont du grondement sourd de Jean-François s'engueulant au téléphone avec sa femme − à voix basse, ou qu'il pense basse, cette activité n'ayant rien à voir avec les achats de turbines dont il est censé s'occuper −- jusqu'aux tons suraigus de Valérie hurlant son exaspération aux comptables du siège à propos de l'erreur qu'elle signale chaque mois depuis deux ans et que personne ne réussit à corriger.

Pour compléter le (sombre) tableau, notons que Pascal, fervent utilisateur d'Internet, habitué des réseaux sociaux et des sites de téléchargement, dispose chez lui d'un ordinateur récent, dix fois plus puissant et rapide que son poussif PC de bureau.

Comme une majorité de ses collègues, il considère donc que pour travailler sérieusement il vaut mieux être n'importe où, ailleurs qu'au bureau. L'été, il passe ses soirées et ses week-ends dans son jardin, un Perrier ou un pastis à portée de main, et c'est là qu'il écrit notes et rapports. L'hiver, il s'installe confortablement dans la cuisine familiale avant que le reste de la maisonnée ne soit levé. Pour lire des documents ou traiter ses courriels, il apprécie beaucoup les voyages en TGV, et c'est dans les salles d'embarquement ou les salons d'aéroport qu'il est le plus tranquille pour passer ses coups de fil. Heureusement, il a un smartphone de bonne qualité et il voyage souvent.

Des idées pour réussir quand même à travailler au bureau

Jason Fried donne dans son blog quelques idées originales[5]. Par exemple, instaurer une journée hebdomadaire de silence, ni réunion, ni discussion, ni téléphone : chacun travaille à son propre rythme et communique avec son voisin de bureau comme avec ses correspondants australiens par mail, chat ou outil collaboratif.

Il propose aussi d'appliquer aux réunions, grandes dévoreuses de temps, une solution que connaissent bien les accros à la cigarette : supprimer la prochaine. On ne reporte pas la réunion, on la supprime. Et chacun est prié de résoudre ses problèmes sans chercher à en provoquer une autre. La réunion doit devenir la solution de dernier ressort, celle que l'on ne déclenche que lorsqu'on a essayé sans succès toutes les autres.

Le bureau en bois au fond du jardin

Il existe enfin une autre solution, encore plus radicale, particulièrement attrayante pour ceux qui, comme Pascal, ont commis l'erreur de s'installer dans un de ces villages dit « périurbains » à une époque où le litre de sans plomb était encore inférieur à 1 euro. C'est de travailler au fond de son propre jardin. Un constructeur[6] propose des bureaux en bois de 7 à 20 m2 (ne nécessitant pas de permis de construire). En deux jours, on peut avoir un endroit agréable où travailler (vraiment) au calme, et faire passer la durée de ses trajets domicile-bureau d'une heure vingt (moyenne en Ile-de-France) à quelques dizaines de secondes par jour. Et ce, tout en marquant bien la coupure entre la vie familiale et le travail, puisqu'il faut traverser la pelouse pour … aller au bureau.

Marc Mousli
 Notes
  • (1) Guillaume Pépy, « Avec notre système RFF-SNCF, le chemin de fer français va dans le mur », Le Monde, 26 mars 2011.
  • (2) Revue du commissariat général au développement durable, 12/2010.
  • (3) Traduction laide mais officielle du « commuter » anglais : ceux qui font la navette entre leur bureau et leur domicile
  • (4) « Deux cents fois onze minutes, ou la semaine de 35 heures », Marc Mousli, juillet 2008 - http://www.alternatives-economiques.fr/deux-cents-fois-onze-minutes--ou-la-semaine-de-35-heures_fr_art_634_38135.html
  • (5) http://www.zevillage.net/2010/12/pourquoi-le-bureau-est-le-pire-endroit-ou-travailler/
  • (6) www.bureaudejardin.fr
Articles/Aller au bureau, non merci ! ( n°055 )