Travailler là où l'on vit bien

Marc Mousli

Offrir un cadre de vie agréable et vivant est un atout majeur pour le développement local, et pas seulement pour attirer les touristes, les résidents secondaires et les retraités.

 

Les militants du New Urbanism ont tenu leur 18e Congrès à Atlanta du 19 au 22 mai. Depuis près de trente ans, ils construisent ou réaménagent des quartiers selon des principes qui vont à l'encontre des clichés sur les villes des Etats-Unis. Ces architectes, urbanistes, élus locaux, spécialistes des transports, etc. se sont dotés d'une charte[1] qui préconise d'organiser les villes autour des piétons, de faire une large place aux modes de déplacement doux ou collectifs et d'offrir des espaces publics agréables et animés. Le New Urbanism veut donner un coup d'arrêt à l'étalement sans fin des banlieues et du périurbain, et il milite pour des villes où commerces, bureaux, lieux de loisirs et logements soient proches, voire partagent les mêmes immeubles lorsque c'est possible. Ils combattent donc le zonage, qui planifie le regroupement des activités quotidiennes dans des quartiers distincts et spécialisés, avec d'un côté les lotissements résidentiels, de l'autre les centres commerciaux et encore ailleurs les « parcs d'activité », ensembles tristounets de bureaux, d'entrepôts et d'ateliers.

Le goût des « créatifs » pour les centres vivants et animés

Ce congrès a été « couvert » par le grand magazine de management, Harvard Business Review, car le retour vers des formes urbaines ancestrales soulève un grand intérêt dans les entreprises, à commencer par celles qui emploient beaucoup de cadres et de chercheurs. Ces professionnels, et plus généralement tous ceux que les sociologues américains désignent par « la classe créative »[2] sont très sensibles à leur cadre de vie : lors du dernier recensement, 64 % des Américains âgés de 25 à 34 ans et ayant fait des études supérieures ont déclaré qu'ils avaient cherché un emploi après avoir choisi la ville où ils voulaient vivre. Corrélativement, on assiste depuis quelques années à un retour des bureaux vers les centres-ville[3].

Ce souci de travailler dans des environnements agréables et surtout vivants, avec des boutiques, des bars, des galeries et des restaurants autres que la cantine (même rebaptisée « restaurant d'entreprise ») n'est pas propre aux Américains. Autrefois, la localisation des entreprises obéissait à des contraintes difficiles à contourner. Il fallait être proche des ressources en matières premières et en énergie ou encore des clients, des fournisseurs… voire de ses concurrents pour bénéficier d'un réservoir de main-d'œuvre qualifiée. Plus récemment, l'obligation de comprimer les frais généraux et l'explosion des prix de l'immobilier ont incité les entreprises à abandonner les centres-ville devenus trop coûteux et à s'installer dans les faubourgs, voire dans les banlieues. L'une des conséquences est le syndrome de la Seine-Saint-Denis, où l'on voit arriver chaque matin des cadres et des fonctionnaires qui s'empressent, après leur journée de travail, de repartir vers des lieux de résidence plus agréables. Ce qui est catastrophique pour le développement de ces communes actives, fortement productives, mais privées des revenus que ces « navetteurs » vont dépenser ailleurs, et de tous les commerces, services et artisans qu'ils pourraient faire prospérer s'ils vivaient où ils travaillent.

La qualité de la vie, un atout majeur pour le développement local

L'économiste des territoires Laurent Davezies raconte : « Lors d'une réunion récente de responsables économiques dans le secteur Saclay-Orsay, visant à mieux ajuster les propositions d'aménagement aux besoins des entreprises, tous les dirigeants présents ont posé comme première condition du succès futur du pôle l'amélioration des aménités pour les actifs qui y travaillent ».[4]. Un chef d'entreprise a même fait remarquer qu'il était nettement plus facile de délocaliser un laboratoire de recherche qu'une usine de montage automobile.

Travailler là où l'on aime prendre ses vacances

Ces préoccupations de qualité de vie au travail et autour du travail peuvent sembler secondaires. Mais la géographie des créations d'entreprises prouve leur importance : le taux moyen de création (rapport du nombre des entreprises créées à l'ensemble des entreprises actives sur un territoire) était en 2008 de 9,7 % pour l'ensemble du pays. C'est dans les régions du sud que ce ratio était de loin le plus élevé : 11,2 % en Aquitaine, 12,1 % en Provence-Alpes-Côte d'Azur et 12,8  % en Languedoc-Roussillon. Bien sûr, parmi ces créations, certaines sont peu stables : les commerces saisonniers, qui se créent, disparaissent au bout de deux ou trois saisons, puis réapparaissent… sont relativement nombreux dans les villes balnéaires. Mais ces mouvements entretiennent une dynamique bénéfique à l'économie locale, et d'autres indices comme la densité élevée de médecins[5] et de professions libérales montrent bien l'attrait de ces territoires « de vacances » pour les actifs qui sont libres de choisir leur lieu d'exercice.

5 juin 2010

En savoir plus

Il existe un seul ouvrage en français sur le mouvement du New Urbanism: La théorie du New Urbanism, par Cynthia Ghorra-Gobin, Collection des dossiers de la direction générale de l'urbanisme, de l'habitat et de la construction, éd. Ministère des transports et de l'équipement, juillet 2006.

Marc Mousli
 Notes
  • (1) Charter of the New Urbanism, publiée par le Congress for the New Urbanism, McGraw-Hill éd., New York, 2000.
  • (2) expression lancée par Richard Florida avec son best-seller : The Rise of the Creative Class, Basic Books, New York, 2002
  • (3) Ania Wieckowski, Back to the City, Harvard Business Review, mai 2010
  • (4) Laurent Davezies, Quels gisements de croissance  dans les territoires ? dans le rapport du CAE Créativité, innovation et territoires, à paraître à La Documentation française en août 2010
  • (5) Au 1er janvier 2009, on comptait 409 médecins pour 100 000 habitants en Paca, contre 250 en Picardie
Articles/Travailler là où l'on vit bien ( n°055 )