Suez-GDF : la fusion en questions

Marc Chevallier
Chiffre d'affaires de GDF et de Suez par activités en 2005, en milliards d'euros

Au-delà de sa dimension politique, la fusion entre Suez et Gaz de France est loin de répondre à tous les enjeux du secteur de l'énergie.

Rentrée à haut risque pour Dominique de Villepin: le projet du Premier ministre de marier Gaz de France à Suez tourne à la course d'obstacles. Etape préalable à la fusion, il lui faut rassembler à l'Assemblée sa majorité et lui faire adopter une loi autorisant la privatisation de GDF. Une majorité échaudée par le conflit sur le CPE et qui craint d'accroître son impopularité en revenant sur son engagement pris en 2004 de ne pas faire descendre la participation de l'Etat dans le capital du gazier en dessous de 70%. Sans parler de la guérilla parlementaire annoncée par l'opposition socialiste. La pilule sera également difficile à avaler pour les syndicats et les agents de GDF, attachés à son statut d'entreprise publique. Il faudra enfin obtenir un feu vert de la Commission européenne, qui voit toujours d'un mauvais oeil ce genre de mégafusion. Ce gymkhana politique en ferait presque oublier les véritables enjeux de cette opération. Revue des grandes questions posées par ce projet. 5

Y a-t-il une logique industrielle à ce rapprochement?

Oui. Le projet était dans les cartons depuis plusieurs années et avait déjà failli aboutir sous le gouvernement Jospin. La menace d'une offre publique d'achat (OPA) du numéro un de l'électricité italien Enel sur Suez en février dernier a accéléré le processus. Gaz de France cherche en effet à diversifier ses activités au-delà du gaz, à les étendre hors de l'Hexagone et à croître en taille pour tenir la dragée haute à ses concurrents européens, comme l'allemand E.ON ou l'italien ENI.

Suez de son côté est l'héritière de la Lyonnaise des eaux, acteur de premier plan au niveau mondial du traitement de l'eau et des déchets. Mais elle conçoit plutôt son avenir dans le secteur de l'énergie. Sa filiale Electrabel, premier fournisseur d'électricité de Belgique, se trouve à l'étroit sur le marché belge et étendrait volontiers ses activités sur le territoire de sa maison mère, la France.

Leur rapprochement créerait un des leaders européens du gaz et de l'électricité, avec une capitalisation boursière dépassant les 70 milliards d'euros. La nouvelle enti-té pourrait proposer aux 12,5 millions de clients de GDF une offre regroupant fourniture de gaz et d'électricité et s'imposer comme un concurrent sérieux d'EDF. En outre, comme le rappelait l'économiste Elie Cohen, "le nouveau groupe sera présent dans le nucléaire, l'hydrau-lique et le thermique" (1). Un atout majeur dans un monde désormais marqué par de fortes tensions sur le marché des hydrocarbures et la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Croître en taille est aussi déterminant pour faire face aux investissements colossaux qui se profilent à l'horizon. "Selon l'étude que nous avons réalisée, nous estimons que d'ici à 2030, il faudra investir 700 milliards d'euros dans les centrales électriques uniquement en Europe, note Colette Lewiner, directrice internationale du secteur énergie au cabinet de conseil Cap Gemini. Seules les très grosses sociétés pourront prendre en charge ce risque d'investissement."

Les directions des deux groupes attendent de leur fusion 500 millions d'euros de "synergies opération-nelles" les trois premières années, auxquels s'ajouteraient 500 autres millions d'euros liés à "l'optimisation complémentaire des coûts et des programmes d'investissements". Selon Jean-Louis Chaussade, directeur général de Suez Environnement, "les compteurs d'eau et de gaz sont au même endroit, et nos 116 000 kilomètres de réseaux de tuyau d'eau potable cir-culent dans le sol aux côtés de ceux de GDF. Les deux entreprises ont les mêmes risques à gérer, les mêmes besoins de connaissance du sous-sol et les mêmes problématiques d'envoi de facturation" (2).

Mais qui dit synergies dit aussi suppressions d'éventuels doublons. "Elyo, filiale du pôle énergie de Suez, spécialisée dans les services et le chauffage urbain et employant 9716 salariés (donnée 2005), est en concurrence directe avec la filiale de GDF, Cofatech, qui compte 2860 salariés (donnée 2004)", relève Mourad Tagzout, de Syndex, cabinet d'experts-comptables auprès des comités d'entreprise. Les syndicats craignent que le regroupement des deux entités ne passe par des suppressions d'emplois." Reste aussi la question d'EDF GDF distribution: cette structure commune aux deux anciens monopoles de service public est en charge de l'entretien des réseaux au niveau local et de la commercialisation auprès des particuliers. La question de son avenir et de celui de ses 60 000 salariés se posera rapidement.

Suez échappera-t-il au dépeçage?

Pas sûr. L'une des raisons qui a poussé Suez à chercher le mariage avec GDF plutôt que d'accueillir favorablement les intentions d'Enel est la crainte d'un démantèlement du groupe. Enel était en effet suspecté d'avoir passé un accord avec le français Veolia, le grand concurrent de Suez dans le secteur du traitement de l'eau et des déchets, pour se partager ensuite le groupe: à Enel serait revenu Electrabel, tandis que Veolia aurait absorbé le pôle environnement.

Le mariage avec GDF recèle cependant lui aussi beaucoup d'incertitudes, notamment dans l'attente du verdict de la Commission européenne sur l'opération. Depuis des mois, les services de la commissaire chargée de la Concurrence, Nelly Kroes, reprochent à Suez sa position dominante en Belgique: dans la ligne de mire, notamment sa filiale Distrigaz qui détient 85% du marché belge du gaz pour les grands clients industriels. La Commission pourrait profiter du fait que son feu vert est nécessaire à la fusion pour frapper un grand coup. "Elle pourrait demander au nouvel ensemble de désinvestir de manière significative en Belgique, analyse Colette Lewiner, de Capgemini. Par exemple en cédant ses actifs dans les terminaux gaziers ou une partie de la production électrique. Dès lors, la mariée ne serait plus la même".

La Commission européenne a publié le 18 août une "lettre de griefs" soulignant les problèmes posés par l'opération sur le plan de la concurrence. Elle s'est donné jusqu'en octobre pour rendre son verdict. D'ici là, on ne connaîtra pas le contour exact du futur groupe. Même si ce dernier échappe aux fourches Caudines de Bruxelles, il se pourrait qu'il choisisse lui-même de s'amputer de certaines activités. Bien que la direction de Suez se défende de telles intentions, la vente de son pôle environnement par exemple apporterait au nouveau groupe une rallonge financière bienvenue pour développer ses activités dans l'énergie. Le besoin d'investissement est en effet particulièrement important dans l'amont gazier, c'est-à-dire l'exploration, la production et les terminaux de regazéification du gaz naturel liquéfié. GDF s'était fixé, il y a quelques années, l'objectif de parvenir à terme à posséder 15% du gaz qu'il vend. Notamment pour être moins dépendant du géant russe Gazprom, qui lui fournit 25% de ses approvisionnements. La vente du pôle environnement de Suez pourrait l'aider à se rapprocher de cet objectif.

La fusion fait-elle progresser l'Europe de l'énergie?

Pas du tout. L'Europe a brutalement pris conscience de sa fragilité énergétique lorsque la Russie, au début de l'année, a décidé de fermer les pipelines de son géant Gazprom, fournisseur du quart du gaz consommé dans l'Union. Chaque opérateur national dans la distribution de gaz traite séparément avec le producteur russe et aucun n'est suffisamment important pour rééquilibrer le rapport de force. Et ce n'est pas la fusion Suez-GDF qui changera grand-chose.

L'accroissement de la sécurité de l'approvisionnement est pourtant un leitmotiv du discours du Premier ministre pour justifier l'opération. Mais l'argument est contesté jusque dans les rangs de sa majorité. Les députés UMP Dominique Paillé et Marc-Philippe Daubresse, dans une tribune publiée cet été (3), affirment que "loin de créer un géant du gaz, la fusion n'entraînerait qu'un grossissement de 25% de GDF dans la distribution et guère plus dans le stockage et le transport. Croire que le nouveau groupe pourrait ainsi peser sur les prix d'achat auprès des producteurs est une douce illusion ou un argument fallacieux", concluent-ils.

Seule la création de groupes d'envergure européenne ou de coopératives d'achat regroupant des opérateurs issus des différents Etats membres Paraît à même de faire le poids face à leurs fournisseurs extérieurs à l'Union. Ces derniers, quant à eux, ne se font pas prier pour s'organiser: Gazprom et la Sonatrach algérienne ont signé le mois dernier un partenariat qui fait craindre aux Européens la naissance d'un cartel.

Pourtant la France, comme d'autres Etats membres, n'a rien de plus pressé que de verrouiller son marché intérieur pour éviter les incursions d'autres opérateurs européens. Le gouvernement espagnol subit actuellement les foudres de la Commission européenne pour avoir édicté des conditions très strictes à la reprise d'Endesa, le plus grand opérateur d'électricité ibérique, convoité par le géant allemand E.ON. Madrid caresse en effet l'espoir qu'E.ON préférera jeter l'éponge plutôt que d'accepter de vendre de larges pans du futur ensemble et que finalement c'est l'autre grand énergéticien espagnol, Gas Natural, qui absorbera Endesa. En Allemagne, E.ON a avalé Rhurgas avec la bénédiction de la chancellerie, alors que l'autorité allemande de la concurrence s'y opposait.

La Commission européenne de son côté reste surtout préoccupée par l'achèvement de la dérégulation du marché. Elle est de plus en plus tentée de désintégrer les grands opérateurs pour séparer les activités de transport et de distribution et la commercialisation en bout de chaîne. Une évolution qui affaiblirait un peu plus ces acteurs face à leurs fournisseurs.

le consommateur en profitera-t-il?

Non. Tous les économistes s'accordent à le dire: l'énergie bon marché appartient au passé. Les prix augmenteront inévitablement à cause de la raréfaction des ressources et de la contrainte environnementale. Mais au-delà de ces tendances structurelles, la fusion Suez-GDF a peu de chance d'aller dans le sens des consommateurs français et de permettre la persistance de tarifs bas. En théorie, la fusion devrait apporter un peu plus de concurrence sur le marché hexagonal de l'électricité, sur lequel EDF règne sans partage. En pratique, il ne faut pas s'attendre à une lutte fratricide: EDF et GDF-Suez garderont tous deux le même actionnaire principal, l'Etat. Et aussi, dans un premier temps au moins, leur structure commune EDF GDF distribution, ce qui devrait limiter leur agressivité commerciale.

A noter d'ailleurs que l'annonce du projet de fusion GDF-Suez a entraîné l'augmentation du cours de Bourse de… EDF. Ce qui signifie que les marchés financiers anticipent que ce mouvement de concentration ne devrait pas dégrader les marges de l'opérateur: une guerre des prix leur Paraît improbable. De plus, le futur mastodonte privé GDF-Suez aura un rapport de force plus favorable que GDF actuellement en vue d'obtenir l'accord de l'Etat pour augmenter ses tarifs. Est-ce que pour autant une fusion de GDF avec son frère ennemi EDF aurait été préférable? Les consommateurs n'ont pas grand-chose à espérer de la constitution d'un opérateur unique surpuissant, même public, quand celui-ci est incité à concentrer ses efforts commerciaux à l'étranger pour conquérir de nouveaux marchés. Nul doute d'ailleurs que la Commission européenne n'aurait pas autorisé une telle fermeture du marché français et que les autres Etats membres y auraient vu une déclaration de guerre.

(1) "Suez-GDF: les raisons d'une fusion", chat avec Elie Cohen, Lemonde.fr, 1er mars 2006.

(2) Les Echos, 17 mars 2006.

(3) Les Echos, 4 août 2006.

Marc Chevallier
 Notes

(1) "Suez-GDF: les raisons d'une fusion", chat avec Elie Cohen, Lemonde.fr, 1er mars 2006.

(2) Les Echos, 17 mars 2006.

(3) Les Echos, 4 août 2006.

Articles/Suez-GDF : la fusion en questions ( n°107 )