Réparation : à quand une préretraite pour travaux pénibles dans le BTP?

Martine Rossard

S'il est un secteur où la pénibilité du travail ne fait plus débat, c'est bien le BTP. Maladies invalidantes, accidents graves: peu d'ouvriers restent en emploi jusqu'à l'âge de la retraite. De quoi justifier un départ anticipé, selon les syndicats.

Les ouvriers du BTP s'usent-ils plus que d'autres la santé au travail? Leur espérance de vie s'en trouve-t-elle réduite? Et, dans ce cas, ne doivent-ils pas partir plus tôt à la retraite pour pouvoir profiter de celle-ci? Trois ans de négociations interprofessionnelles sur la pénibilité et sa réparation n'ont pas permis d'aboutir à un accord entre patronat et syndicats. Et la Fédération nationale du bâtiment n'a jamais ouvert la négociation de branche réclamée de longue date par les syndicats de salariés. "Depuis 2001", précise la CGT.

Pourtant, les ouvriers du BTP connaissent des contraintes plus importantes que ceux des autres secteurs: intempéries, bruits, port de charges lourdes, gestes répétitifs, postures pénibles, travail debout… "Les ouvriers de la construction cumulent souvent plusieurs contraintes pour le dos et les articulations des membres supérieurs: 31% en subissent au moins trois, contre 12% des autres ouvriers", peut-on lire dans une étude sur les conditions de travail dans le secteur (1). Avec, à la clé, lombalgies, sciatiques, hernies discales, tendinites souvent invalidantes qui, souligne l'enquête, "conduisent de plus en plus à des inaptitudes médicales avant que ne soient ouverts les droits à la retraite".

Exposition à l'amiante

L'exposition aux produits toxiques et cancérogènes conduit, elle, à des maladies professionnelles, dont certaines handicapent gravement les victimes, voire entraînent leur décès prématuré. Selon l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS), le risque d'exposition à l'amiante concerne à lui seul 900 000 ouvriers du BTP. La substitution par des produits non toxiques s'impose légalement, mais laisse parfois à désirer. "De plus, explique le Dr Bernard Arnaudo, l'un des auteurs de l'étude citée précédemment, les protections collectives s'avèrent difficiles à mettre en oeuvre et les protections individuelles sont souvent inadaptées, en raison de la chaleur et de la liberté de mouvement nécessaire."

Pour cet ancien médecin du travail dans le BTP, "les grands chantiers et le gros oeuvre ne laissent pratiquement aucune marge de manoeuvre dans l'organisation du travail, du fait de la sous-traitance en cascade". Avec, en fin de course, des intérimaires davantage soumis aux risques professionnels. Ces derniers, peu organisés et défendus, ne sont que rarement convoqués aux visites médicales, pourtant obligatoires. Et ils hésitent souvent à déclarer un accident du travail, synonyme pour eux de fin de mission. Dans son livre Chantier interdit au public, le sociologue Nicolas Jounin constate ainsi "l'union qui prévaut entre ouvriers et cadres dans la tentative de masquer toutes les carences en matière de sécurité".

L'Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics (OPPBTP), paritaire, se mobilise contre tous ces risques et contraintes. "Nous avons mené une "démarche de progrès" auprès de 1 200 entreprises et une démarche "Preval" auprès d'un millier de très petites entreprises", précise son secrétaire général, Paul Duphil. Dans la première démarche, l'entreprise peut signer un "contrat de progrès" pour des changements organisationnels, techniques et humains. Dans la seconde, le conseiller et l'artisan déterminent ensemble, en deux heures, trois actions de prévention à mener. Au-delà, Patrick Del Grande, syndicaliste CFTC et président de l'OPPBTP, dénonce la surcharge de travail et le stress dans la construction, "faute d'embauche lors du passage aux 35 heures". "De plus, avec la chute des prix de 30%, il y a un risque de baisse du niveau de sécurité, alors que la santé et la vie des salariés sont en jeu", ajoute-t-il.

Avec une espérance de vie à 60 ans inférieure de sept ans à celle des cadres, la catégorie ouvrière profite moins longtemps de la retraite (voir "A lire"). Un constat qui concerne au premier chef les ouvriers du BTP. Aussi, Patrick Del Grande revendique pour ses collègues une retraite progressive dès 55 ou 56 ans, avec tutorat des jeunes embauchés. De son côté, la CGT propose la retraite à 55 ans pour tous les métiers pénibles. L'Union professionnelle artisanale (UPA) souhaite, quant à elle, la prise en charge de "l'entrée précoce au travail des artisans et de leurs compagnons". Mais l'actuel gouvernement et le Medef misent sur un relèvement de l'âge légal de la retraite au-delà de 60 ans.

58 ans et 9 mois

"Si nous exigeons la reconnaissance de la pénibilité, ce n'est pas pour compenser les mauvaises conditions de travail, que nous voulons voir améliorées, mais pour une réparation permettant à des salariés usés prématurément à cause de leurs mauvaises conditions de travail de profiter d'une retraite bien méritée en pleine santé", fait valoir Eric Aubin, secrétaire de la fédération CGT de la construction.

Lors d'un meeting sur la pénibilité, organisé par la fédération en octobre dernier, Eric Aubin a rappelé qu'à ce jour les salariés sortent des entreprises en moyenne à 58 ans et 9 mois: "Une majorité d'ouvriers de nos métiersterminent leur carrière en invalidité, au chômage, en maladie ou en accident du travail.""A 57 ans, j'ai les genoux et le dos cassés, mais je continue par obligation, alors que des jeunes n'ont pas de travail", confie Daniel Bouleau, ouvrier rencontré au meeting. Pour lui, la solution serait un départ anticipé. Mais comment le financer, alors que les pouvoirs publics poussent au maintien des seniors dans l'emploi?

La fédération CGT de la construction a commandé un rapport sur le sujet au centre d'études et prospective du Groupe Alpha (2). Le rapport préconise de fixer un âge minimal de départ, de déterminer une durée minimale de travail pénible, de bonifier les trimestres de travail pénible et de plafonner les années de bonification. De 23 000 à 34 000 salariés de plus de 55 ans pourraient être concernés chaque année, pour un coût oscillant entre 320 et 560 millions d'euros selon le taux de bonification retenu (12,5% ou 25%). Ce coût pourrait être financé par les régimes de chômage, d'invalidité et de longue maladie, déjà en charge des salariés usés, par les entreprises, via une augmentation de la cotisation retraite modulée en fonction des efforts réalisés pour réduire la pénibilité, et, enfin, par la solidarité nationale. Cette dernière pourrait se justifier du fait du sinistre bilan du secteur: 184 accidents mortels en 2007, auxquels s'ajoutent chaque année une quarantaine de décès d'intérimaires, et 131 000 accidents avec arrêt de travail. Christian Blick, responsable santé-travail de la fédération CGT, fustige les forts taux de fréquence et indice de gravité des accidents dans son secteur et leur sous-déclaration. Pour lui, le départ anticipé permettrait de réparer le dommage causé à la santé des salariés. Et constituerait une incitation à mieux prévenir les risques à l'avenir.

En savoir plus

"La double peine des ouvriers: plus d'années d'incapacité au sein d'une vie plus courte", par Emmanuelle Cambois, Caroline Laborde et Jean-Marie Robine, Population et sociétés n° 441, janvier 2008.

(1) "Les ouvriers du bâtiment et des travaux publics: des contraintes physiques et des expositions aux produits chimiques importantes, une autonomie assez élevée dans le travail", par Bernard Arnaudo, Marie-Christine Floury et Lydie Vinck, Premières synthèses n° 07.3, février 2008.

(2) Pénibilité et retraite: des repères pour le débat social à partir du cas du BTP, rapport disponible sur le site www.groupe-alpha.com

Martine Rossard
 Notes

(1) "Les ouvriers du bâtiment et des travaux publics: des contraintes physiques et des expositions aux produits chimiques importantes, une autonomie assez élevée dans le travail", par Bernard Arnaudo, Marie-Christine Floury et Lydie Vinck, Premières synthèses n° 07.3, février 2008.

(2) Pénibilité et retraite: des repères pour le débat social à partir du cas du BTP, rapport disponible sur le site www.groupe-alpha.com

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