Quelques grammes d'éthique dans un monde de truands

Marc Mousli

Les formations à l'éthique des affaires sont nécessaires, et il faut se féliciter qu'elles aient le vent en poupe actuellement. Mais il ne suffit pas d'avoir assisté à un cours sur l'importance d'un comportement responsable pour être vacciné à vie contre la tentation de la fraude fiscale, de l'arnaque rentable et des irrégularités en tout genre.

Par Marc Mousli, chercheur associé au Lipsor (Cnam-Paris) et chroniqueur régulier sur alternatives-economiques.fr.

Retrouvez ses chroniques précédentes, consacrées à l'actualité du management et de la gestion.

L'éthique fait un retour remarqué dans le monde des affaires. Ce n'est pas très nouveau : après chaque crise, on ressort ce vieux couple éthique-économique dont traitaient déjà Xénophon et Aristote. Tous les yeux sont aujourd'hui braqués sur les bonus des traders, symboles extravagants de la spéculation effrénée et de l'avidité sans bornes, et l'on ressort en contrepoint l'anecdote du général de Gaulle, président de la République, demandant à sa secrétaire de poster une lettre personnelle, et lui donnant, de sa poche, l'argent pour acheter le timbre.

Lorsqu'on fréquente des patrons ou des hommes politiques, on repère vite les moments de tension. Pendant les semaines qui suivent le procès d'un des leurs, accusé d'abus de biens sociaux ou de fraude fiscale, on les sent nerveux et ils sont obsédés par le respect des règles. Et puis les choses se tassent, et au bout d'un mois ou deux, ils arrêtent de vérifier eux-mêmes les chèques, acceptent de nouveau les invitations à dîner et cessent de réclamer une facture pour les trente photocopies faites par leur secrétaire pour leur association d'anciens élèves du lycée Leprince-Ringuet.

En fait, quoi qu'on en dise, beaucoup de dirigeants d'entreprise ont des principes. Le plus souvent minimaux : s'efforcer de respecter les lois en vigueur dans le pays où ils opèrent. Ce qui est méritoire… mais un peu limité, compte tenu de la nature des enjeux actuels !

Le Peter Drucker français et l'éthique

Parmi ceux qui ont essayé d'élever le niveau moral du patronat français, il y a eu Octave Gélinier (1916-2004), qui dirigea la CEGOS, le cabinet de consultants français le plus important du XXe siècle. On l'a parfois comparé au très prolifique et très respecté gourou du management Peter Drucker[1]. Toute sa vie, il a introduit l'éthique dans ses préconisations et ses écrits. Dans un de ses premiers livres, publié en 1965[2], on trouve un chapitre sur la « morale des dirigeants d'entreprise », condensé des principes qu'il tentait d'inculquer à ses clients. Au-delà de l'indispensable respect de la loi, il leur demandait de ne pas utiliser « la violence, la contrainte, le monopole, les ententes restrictives, les privilèges, la corruption », de refuser « une occasion de profit provenant de ces sources » et de faire preuve « de l'intégrité et de la loyauté la plus complète » à l'égard de leurs subordonnés et collègues. Apôtre du développement durable, il leur rappelait la responsabilité de l'entreprise vis-à-vis de « tous les milieux qu'elle touche : personnel, localité, profession, nation, etc. »[3]

Que font les grandes écoles ?

Ce livre utile mais austère n'a hélas pas été un best-seller… Ce qui se vend nettement mieux, c'est le petit pamphlet de Florence Noiville : « J'ai fait HEC et je m'en excuse »[4], dans lequel la journaliste n'est pas tendre avec les écoles de commerce, qu'elle accuse d'avoir dé-formé des générations d'étudiants qui ont mis le monde dans l'état où il se trouve aujourd'hui.

Visé à travers son école, le directeur général d'HEC, Bernard Ramanantsoa, a rappelé qu'il avait rendu obligatoire dès 2010, pour obtenir le diplôme d'ancien élève d'HEC, un module « Morale des affaires » organisé avec l'Institut catholique de Paris.

La réponse n'est pas purement de circonstance. Ramanantsoa n'a jamais été un fanatique de la spéculation à tout-va ni du cynisme. Ingénieur de formation, spécialiste de la stratégie des organisations, il a un diplôme de sociologie, un DEA de philosophie, et il s'est toujours intéressé à l'éthique[5]. Mais on peut craindre que comme Gélinier, il ait du mal à faire passer le message.

Pourtant, ces formations sont nécessaires, et l'on peut se féliciter qu'elles aient le vent en poupe. Ethique de la vie des affaires au Cnam, Ethique de l'entreprise à l'Université libre de Bruxelles, Pôle éthique et management à l'ESDES (Ecole supérieure de commerce et management, à Lyon), dirigé par Françoise de Bry[6], Chaire de management éthique à HEC Montréal…, on ne compte plus les enseignements visant à introduire un minimum de moralisation dans les affaires.

Reste la question des effets : il ne suffit pas d'avoir assisté pendant une trentaine d'heures à des cours sur l'importance − et l'intérêt pour l'entreprise − d'un comportement responsable pour être vacciné à vie contre la tentation de la fraude fiscale, du coup tordu, de l'arnaque rentable et des irrégularités en tout genre.

Profession : déontologue

Une autre réaction, à l'intérieur des grandes firmes cette fois, est de nommer un « déontologue ». Chargé de définir les règles déontologiques de son établissement, de veiller à leur respect et de sensibiliser le personnel aux évolutions réglementaires, il a aussi un rôle dans la surveillance du risque lié à la réputation de sa société.

Belle initiative…, mais cette fonction est obligatoire dans les établissements financiers depuis 1997… Ce qui n'a apparemment eu aucun effet sur le déclenchement des crises de ces douze dernières années !

Il existe un précédent à cette nomination d'un « directeur du développement durable » ou d'un « Monsieur Propre » : la qualité, qui avait systématiquement été confiée à une direction de la qualité, jusqu'à ce que les entreprises les plus avancées comprennent que c'était la dernière des choses à faire. En effet, les cadres de production et les commerciaux considéraient qu'à partir du moment où il y avait une direction ad hoc, cela ne les concernait plus !

L'éthique, une discipline personnelle et non une discipline académique

Il ne faut donc pas confiner l'éthique dans des chaires spécialisées ni la confier à un déontologue − même avec l'alibi de lui demander d'animer l'ensemble de ses collègues. Pour que l'éthique, la responsabilité sociale, le respect des hommes et des femmes, le souci des valeurs pénètrent partout dans l'entreprise, il faut les faire intégrer dans le management à tous les niveaux. Les méthodes sont simples et connues : construire les règles avec la participation des salariés, les enseigner, les afficher et les rappeler régulièrement, organiser la transparence dans les salaires, les indemnités et les primes (au passage, supprimer les «bonus », cette aberration), reconnaître et faciliter le jeu des contre-pouvoirs syndicaux. Et, surtout, obtenir un comportement irréprochable des dirigeants, sachant que sans l'exemplarité tout le reste ne vaut rien.

La carotte et le bâton

Enfin, l'homme étant ce qu'il est, il faut montrer régulièrement que le PDG y attache personnellement de l'importance, et sanctionner durement les entorses aux règles.

En savoir plus

 

La revue Entreprise éthique, et les publications du Cercle d’éthique des affaires : http://www.cercle-ethique.net/index.php?choixcat=3

 

 

 

 

 

Marc Mousli
 Notes
  • (1) Voir « Peter Drucker, l'inventeur du management moderne », Alternatives économiques n° 262, octobre 2007
  • (2) Morale de l'entreprise et destin de la nation, éd. Plon, 1965, que l'on peut télécharger sur http://www.ogelinier-jrobinson.fr/MoraleOG.pdf
  • (3) Un recueil de textes d'Octave Gélinier a été publié par le Cercle d'éthique des affaires sous la direction de Michel Le Net (Anthologie sur l'éthique, Ethique Editions, 2005).
  • (4) Ed. Stock, 2009.
  • (5) Il a publié plusieurs articles sur ce thème, au milieu des années 1990.
  • (6) Coauteure, avec Jérôme Ballet, de L'entreprise et l'éthique, coll. Points, éd. du Seuil, 2001.
http://www.alternatives-economiques-education.fr/pics_bdd/article_visuel/1255073225_Mousli.jpg
Articles/Quelques grammes d'éthique dans un monde de truands ( n°055 )