Quel est votre rêve ?

Marc Mousli

« Les gens passent le plus clair de leur temps au travail, ils doivent s'y plaire, ou au moins savoir que ça les aidera à réaliser leurs rêves. » Dans de nombreux emplois, il est impossible d'imaginer que c'est l'attrait du métier qui fait venir les salariés chaque matin. Et pourtant, notre société a besoin d'eux. D'ici 2015, il faudra trouver 200 000 personnes de plus pour couvrir des emplois qui resteront, quoi qu'on fasse, difficiles ou peu gratifiants. Comment fait-on ?

 

 

Le plaisir et le rêve

Dans une petite ville de Bretagne, dirigeants et universitaires se succèdent à la tribune pour un débat sur la formation technologique et la prospective des métiers. Le DRH d'une PME fabriquant des produits cosmétiques vient expliquer comment il recrute et quelles sont les perspectives d'emploi dans son entreprise. Il parle de ses critères d'embauche et de ce qui est pour lui le facteur numéro un de la motivation : le plaisir. La salle, jusque-là attentive et muette, applaudit spontanément pour la première fois de la soirée. Un autre intervenant (un ingénieur, pas un psy) souligne l'importance du rêve. Il sera, lui aussi, applaudi.

Ces réactions d'un public plutôt conventionnel, composé d'enseignants, d'institutionnels locaux et de parents d'élèves, rejoignent la prédiction de Gary Hamel, gourou du management : « Nous allons vers un monde où la valeur économique sera de plus en plus le produit de l'inspiration, du dévouement et de la joie que les gens trouveront dans leur travail. »[1]

« Pouvoirs du rêve »

Dans un beau livre paru en 1984, le prospectiviste Thierry Gaudin montrait la force irrépressible du rêve[2], en s'appuyant sur l'histoire de l'aviation. Voler, qui fut longtemps considéré comme une utopie, puis un défi, est devenu une technique, puis une industrie et une routine.

Dans les laboratoires de recherche, les ateliers d'artistes, les cabinets d'architecture ou les bureaux de design, des dizaines de milliers de créatifs ont la chance de vivre le même genre d'aventure. Quand on traite de management, on s'intéresse bien sûr à ces travailleurs de la « classe créative »[3]. Mais il y a aussi tous les autres, majoritaires, dont on voit mal comment ils pourraient tirer de leur seul travail des satisfactions profondes, du plaisir et la réalisation de leurs rêves. Parmi les travailleurs qui n'ont ni perspective de progression, ni reconnaissance de la part du grand public, il y a ceux qui, tôt le matin et tard le soir, passent l'aspirateur dans les bureaux, vident les corbeilles à papier et nettoient les toilettes. Il est rarissime que ces hommes et femmes de ménage exercent ce métier par vocation.

C'est une entreprise imaginaire (Admiral) employant 400 de ces janitors qu'un auteur américain a choisie pour illustrer à sa façon les pouvoirs du rêve[4]. Confronté à un turn-over considérable (400 % par an) qui lui coûte très cher, indispose ses clients et met en péril des marchés importants pour sa société, le directeur d'Admiral a une intuition géniale : chaque personne a des rêves, et il va aider ses employés à réaliser les leurs. Il embauche pour ce faire un dream manager, un « manager du rêve », qui s'entretiendra régulièrement avec tous les volontaires – y compris les cadres – et les aidera à transformer leurs rêves en réalités.

Des rêves apparemment modestes

La mise en œuvre est pragmatique. Le dream manager fait appel à ses compétences de coach et de conseiller financier, assaisonnées d'une pincée de bon sens et confortées par le soutien du patron. Les rêves de ces travailleurs modestes sont très raisonnables : beaucoup voudraient devenir propriétaires de leur maison, quelques-uns souhaitent faire un voyage sortant de l'ordinaire. Les Latinos[5], qui constituent la moitié de l'effectif, aspirent à apprendre l'anglais, pour mieux s'intégrer… et trouver un autre emploi. Beaucoup rêvent d'une vie meilleure pour leurs enfants.

En trois années de travail et d'innovations, le directeur et le dream manager réussiront à supprimer le turn-over et à changer profondément l'ambiance dans la société, en aidant les employés à réaliser leurs rêves.

Un conte à prendre au sérieux

The Dream Manager est donc une success story pleine de bons sentiments, dont le Français cartésien et quelque peu cynique peut sourire, mais qui fait réfléchir. Comme beaucoup de lecteurs d'Alternatives Economiques, je n'ai jamais mis les pieds au Fouquet's. Mes amis n'ont ni château en Sologne, ni yacht à Saint-Tropez. Mais parmi les gens ordinaires que je fréquente, jamais je n'ai rencontré un père de famille qui me dise fièrement : « Ça y est, ma fille a réussi son bac, et elle sait ce qu'elle veut faire après : technicienne de surface. » Beaucoup de métiers sont exclusivement alimentaires. Comment faire pour que celles et ceux qui sont contraints de les exercer s'épanouissent, y compris dans l'entreprise (ce qui est en l'occurrence plus large que « au travail ») ? Matthew Kelly donne une réponse sensible et crédible à cette question, et c'est tout à son honneur. Il ne s'est d'ailleurs pas limité à ce petit livre : il a créé une société de conseil qui propose un « dream manager program ».[6]

En savoir plus

Sur les métiers de demain : Alternatives Economiques pratique n° 27, janvier 2007 (85 fiches sur les métiers, avec les prévisions d'emploi en 2015), et travaux en cours de la Dares (du ministère du Travail) et du Centre d'analyse stratégique.

Marc Mousli
 Notes
  • (1) La fin du management. Inventer les règles de demain, par Gary Hamel, Vuibert, 2008, p. 90.
  • (2) Pouvoirs du rêve, Centre de recherche sur la culture technique.
  • (3) Selon l'expression de Richard Florida dans son livre devenu culte aux Etats-Unis : The Rise of the Creative Class, Basic Books, New York, 2002
  • (4) The Dream Manager, par Matthew Kelly, Hyperion, New York, 2007
  • (5) Nom donné aux immigrés hispanophones aux Etats-Unis
  • (6) www.floydconsulting.com/
Articles/Quel est votre rêve ? ( n°055 )