Nos sociétés sont dépressives

Entretien avec Bernard Maris, économiste
Propos recueillis par Marc Chevallier

La recherche de la croissance infinie et l'accumulation de la dette sont les symptômes d'une pathologie psychanalytique des sociétés capitalistes, selon Bernard Maris.

En 1930, John Maynard Keynes prédisait que ses petits-enfants verraient la fin du "problème économique". Pourquoi s'est-il trompé ?

Keynes était animé d'une vision extrêmement utopique - aristocratique pour tout dire - de la vie en société. Il pensait que l'accroissement de la productivité permettrait une diminution considérable du temps de travail et qu'on utiliserait ce temps libéré pour pratiquer les arts, aller au théâtre, recevoir ses amis, bien boire et bien manger. Indiscutablement, on travaille beaucoup moins qu'il y a cent ans et le niveau de vie de la majorité des gens s'est considérablement élevé. Pour autant est-on plus heureux ? On a plutôt l'impression que les hommes sont restés des "chasseurs de dollars", comme disait John Stuart Mill, qu'ils en veulent toujours plus. C'est pour cela que Keynes disait que le capitalisme était un état infantile de la société, parce que les gens n'y sont jamais satisfaits, comme les enfants. Avant lui, Aristote et Karl Marx stigmatisaient déjà ce désir d'accumulation comme étant quelque chose de morbide.

La recherche éperdue de la croissance par nos sociétés est donc une obsession morbide ?

La logique de la croissance, c'est celle d'une accumulation d'argent pour une durée indéfinie. La recherche de la croissance infinie, c'est donc d'une certaine manière, celle de la vie éternelle. Les gains de productivité, le fait qu'on veuille sans arrêt gagner du temps, quitte à perdre sa vie à la gagner, symbolisent cette lutte vaine contre la mort. Avec pour paradoxe qu'en poursuivant la croissance infinie, l'homme finit par se détruire et détruire son environnement.

Par ailleurs, la croissance, c'est aussi de la dette qui s'accumule sans fin. Sur le plan psychanalytique, la dette, c'est la faute évidemment. Ne jamais solder ses dettes, c'est donc ne pas être capable d'éteindre sa culpabilité : la définition même de la dépression. Ce qui faisait dire à Keynes que nos sociétés étaient essentiellement dépressives. C'est pourquoi il voulait éteindre les dettes, afin de faire cesser cette culpabilité qui nous pousse à travailler toujours plus pour satisfaire des besoins impossibles à satisfaire.

Difficile dans ces conditions d'imaginer que nos sociétés seront capables d'entrer avec sérénité dans un monde post-croissance, non ?

Marx disait que lorsqu'il voyait les ouvriers français en train de parler et fumer fraternellement, il voyait déjà l'homme nouveau. Les tenants de la décroissance imaginent quant à eux une société de la sobriété heureuse, où chacun satisferait ses besoins sans convoiter les biens de son voisin. C'est extrêmement utopique, compte tenu du caractère complexe de la nature humaine. Freud, Darwin et bien d'autres nous ont appris que l'humanité fonctionne aussi sur la compétition et le mimétisme. La violence est inscrite dans l'humanité et nous n'avons pas résolu cette question.

C'est toute la force du message libéral d'avoir exploité cet aspect négatif du comportement humain : utilisons l'égoïsme et la méchanceté des hommes pour développer le commerce, disent les libéraux, et les hommes devenus de plus en plus interdépendants grâce à la division du travail cesseront de se faire la guerre. La croissance fait grossir la taille du gâteau à se partager et donc chacun y trouve son compte. Bien sûr, cela n'a pas évité à deux guerres mondiales et à la colonisation d'avoir lieu, comme aux inégalités de croître à nouveau, mais le message reste d'une grande force.

Je crois cependant qu'on peut pacifier les relations humaines d'une autre manière. De ce point de vue, la figure du chercheur est très intéressante : il ne s'inscrit pas dans la logique du commerce, il est obligé de travailler en coopération. S'il veut recevoir, il doit donner, et ce qu'il donne, il ne le perd pas. Sa curiosité intellectuelle satisfait le désir consubstantiel à l'âme humaine d'avancer et de changer. Le chercheur me paraît être l'archétype de l'homme de demain, dans une société qui mettrait à son coeur les activités de recherche et de création. Chacun à sa façon est déjà un chercheur, il n'est que de voir comment les hommes se sont approprié Internet pour en être convaincu.

Entretien avec Bernard Maris, économiste
Propos recueillis par Marc Chevallier
Articles/Nos sociétés sont dépressives ( n°105 )