Les outils pour réduire les inégalités

Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités*

Pour réduire les inégalités, il ne suffit pas de prendre aux riches pour donner aux pauvres. De l'école à la famille en passant par la santé, la lutte contre les inégalités impose de s'engager sur un grand nombre de fronts.

La nécessité de diminuer les écarts en tout genre fait l'objet d'un assez large consensus. En revanche, c'est très loin d'être le cas quant à la méthode à employer. Concrètement, on peut tout à fait lutter avec acharnement contre les privilèges exorbitants des superriches, tout en défendant l'école de l'élite à la française ou en ne prenant en charge, chez soi, qu'une part très réduite des tâches domestiques… Les plus véhéments ne sont pas toujours ceux qui agissent le plus.

Réduire les inégalités commence dans la vie de tous les jours. C'est d'abord l'affaire des hommes, qui doivent passer plus souvent la serpillière. 80 % des tâches domestiques, en particulier les plus ingrates, sont effectuées par les femmes. Cette situation impose à la plupart d'entre elles une double journée, qui se répercute sur leur vie professionnelle et bien au-delà.

Peut-on imposer l'égalité dans les foyers ? La question est pour une part atténuée par l'emploi de personnel domestique (là encore très majoritairement des femmes !) subventionné par la collectivité à travers des réductions d'impôts. Une politique coûteuse, qui ne profite qu'à une partie très minoritaire des ménages. Dans ce domaine, la puissance publique reste largement démunie, même si elle pourrait mener davantage de campagnes à l'école et dans les médias, pour faire évoluer la façon dont les rôles des hommes et des femmes sont présentés.

Au-delà de la sphère domestique, les citoyens peuvent participer à la lutte contre les inégalités de façon plus ou moins directe, à travers l'action associative, qui rassemble des millions de bénévoles. Depuis la distribution de repas jusqu'au soutien aux étrangers sans papiers, en passant par la lutte contre le mal-logement ou l'action syndicale, nombreux sont ceux qui, très concrètement, s'engagent au profit des moins favorisés. En outre, de la représentation des parents d'élèves à l'organisation d'activités sportives ou autres, bon nombre de citoyens participent à la démocratisation de l'école, du sport et des pratiques culturelles en général, même si l'objet de leur action n'est pas directement la réduction des inégalités.

L'arsenal juridique

Mais l'action privée a ses limites. Difficile en effet de décider seul d'une réforme fiscale, de l'accès aux soins de qualité pour tous ou de programmes de lutte contre les discriminations. De plus, les fonds collectés et les actions menées ne sont pas toujours ni les plus efficaces ni à destination des publics qui en auraient le plus besoin. Pour certains, il s'agit avant tout que leur action ait de la visibilité. En outre, l'engagement de quelques "bonnes âmes" peut servir d'alibi à l'absence de redistribution plus conséquente. En mettant en avant quelques gestes charitables, on gagne facilement l'indulgence [1].

La lutte contre les inégalités au niveau de l'ensemble de la société passe d'abord par la mise en place d'un ensemble de règles juridiques qui assurent le respect de l'égalité des droits. Progressivement, un arsenal s'est mis en place en ce sens, qui punit ceux qui discriminent en fonction du sexe, de la couleur de la peau, de l'orientation sexuelle, du handicap, etc. Un travail sans fin, où l'essentiel de la difficulté réside dans la matérialisation des preuves de la discrimination. La loi est importante, mais les moyens mis en oeuvre pour la faire observer comptent aussi. Ainsi par exemple, en dépit de tous les dispositifs législatifs existants, on estime qu'il persiste un écart de salaire de l'ordre de 7 % à 10 % entre hommes et femmes pour des emplois comparables. Dans bien d'autres domaines, qu'il s'agisse de l'accès au logement ou des carrières professionnelles par exemple, beaucoup reste à faire dans notre pays pour lutter plus efficacement et concrètement contre toutes les formes de discriminations.

Fiscalité et redistribution

Les règles de droit constituent un socle. En étendant ses fonctions, l'Etat s'est également doté d'un ensemble d'instruments dont l'objectif premier n'est pas la réduction des inégalités, mais qui y contribuent pour beaucoup. La fiscalité constitue l'outil le plus souvent mis en avant. Dans une société marchande, l'argent reste le nerf de la guerre et détermine largement les conditions de vie. La structure du système fiscal influence les niveaux de vie. En la matière, la collectivité peut jouer au fond sur deux niveaux. Tout d'abord sur l'assiette de l'impôt, la base de ce qui est imposé : faut-il taxer les dépenses (comme le fait la TVA) ou les revenus (ce que fait l'impôt sur le revenu) ? Permettre à certains de déduire une partie de leurs revenus (niches fiscales), imposer à partir de tel ou tel seuil de revenus ? Ces questions sont déterminantes.

Ensuite, la collectivité peut jouer sur le type de prélèvement. L'impôt forfaitaire, identique pour tous, comme la redevance télévision [2], est le plus injuste, car il ne tient pas compte des "capacités contributives" des ménages. L'impôt proportionnel (un taux fixe) réduit les inégalités absolues (en euros) de niveaux de vie. L'impôt progressif (le taux d'imposition augmente avec le revenu) est le plus redistributif, dans la mesure où il réduit les écarts relatifs entre les revenus.

Les prélèvements obligatoires ainsi réalisés permettent de mettre en oeuvre un ensemble de politiques qui, elles aussi, atténuent les inégalités. Au premier chef des prestations monétaires, qui soutiennent les revenus des plus pauvres : revenu de solidarité active, allocations logement, allocations familiales, indemnités chômage, remboursement de soins… Ces prestations sociales assurent d'abord un minimum vital pour le plus grand nombre et protègent pour partie des aléas de la vie, notamment la santé. Combien de jeunes ou de familles monoparentales pourraient disposer d'un logement sans les allocations logement ou familiales ?

Au-delà de ce soutien financier direct, les politiques publiques contribuent activement à la réduction des inégalités en assurant l'accès au plus grand nombre à un ensemble de biens et de services jugés d'intérêt général. Sans forces de l'ordre, seuls les plus aisés auraient les moyens de se protéger par des milices privées. Les équipements municipaux - des piscines aux bibliothèques - assurent l'accès de la population à la culture et aux loisirs pour des tarifs modérés. L'hôpital public réalise une grande partie des soins les plus complexes. Les HLM offrent des logements dignes de ce nom à 4,5 millions de ménages.

Mais le bras de levier le plus fort dont dispose la collectivité pour réduire les inégalités est sans aucun doute le système éducatif. L'école, devant laquelle tous les enfants sont en principe égaux, reste très largement gratuite. En théorie, elle devrait permettre non seulement de former les citoyens, mais aussi de redistribuer les cartes des positions sociales entre chacune des générations. Hélas, il y a loin de la théorie à la pratique. L'école française demeure très académique, son fonctionnement et ses programmes sont calqués sur la culture des diplômés, ce qui réduit son impact en matière de réduction des inégalités. Un système malheureusement bien gardé par les catégories sociales qui en profitent. Dans ce domaine, les replâtrages ne servent pas à grand-chose. Si l'on veut une égalité durable, il est urgent de repenser l'organisation du système éducatif (inégalités entre filières, orientation précoce, etc.) et la façon de faire l'école (matières, pédagogie, évaluation, etc.).

Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités*
 Notes
  • (1) Le champion dans ce domaine étant sans aucun doute Bill Gates, le PDG de Microsoft.
  • (2) Qui n'est pas officiellement classée comme un prélèvement obligatoire parce qu'affectée à un objet précis…
 Notes auteur

*Auteur de Déchiffrer la société française, La Découverte, 2009.

Articles/Les outils pour réduire les inégalités ( n°102 )