Les nouveaux Jardins de la victoire

Marc Mousli

Julie Bass, une habitante d'Oakland (Michigan) risque 93 jours de prison. Son crime : faire pousser des légumes devant sa maison et refuser de les remplacer par du gazon.

 

Le cliché de la banlieue résidentielle américaine, c'est la maison individuelle avec sa pelouse impeccable. Ce n'est pas qu'une image : le gazon soigné est obligatoire et le propriétaire négligent se fait rappeler à l'ordre gentiment par ses voisins, puis plus fermement par la municipalité s'il tarde trop à passer la tondeuse.

La vigilance des voisins s'explique : la valeur d'une maison est déterminée par son emplacement. L'environnement doit donc être impeccable si l'on ne veut pas que les prix baissent. Et l'on ne mélange pas l'utilitaire et le résidentiel : la plupart des villes américaines imposent un zonage distinguant strictement les zones industrielles ou agricoles des quartiers résidentiels. Dans ces derniers, il est interdit de planter devant sa maison autre chose que du gazon et (à la rigueur) des petites fleurs.

Une vogue sans précédent des jardins potagers

Julie Bass est donc engagée dans un bras de fer avec la municipalité d'Oakland (Michigan) parce qu'elle a transformé sa pelouse en jardin potager[1]. Même si elle risque théoriquement la prison, il est facile de prédire qu'elle finira par gagner. Elle participe en effet à un mouvement puissant : le renouveau du jardinage utilitaire dans les villes américaines. Jardiner en famille ou avec ses voisins est une pratique ancienne aux États-Unis : pendant la deuxième guerre mondiale, le citadin était encouragé à cultiver son « jardin de la victoire »[2]afin d'augmenter la production maraîchère du pays pour mieux nourrir les soldats.

Ce qui est nouveau, c'est le nombre d'Américains qui ont redécouvert la bêche, l'arrosoir et le sécateur. Les heureux banlieusards qui ont du terrain et du temps pour s'en occuper vendent parfois une partie de leur production à leurs voisins ou sur les « farmers' markets » (marchés des producteurs locaux) que l'on trouve dans la plupart des villes. L'« agriculture urbaine moderne » est désormais une activité rémunératrice admise et réglementée à San Francisco, Kansas City ou Seattle. Il suffit d'obtenir une autorisation de la municipalité.

À Oakland (Californie), la ville jumelle de San Francisco, on débat même de la possibilité d'autoriser l'élevage individuel d'animaux pour la consommation domestique. Des clapiers et des poulaillers à côté du traditionnel barbecue…

Réagir face à la crise

Il y a trois raisons à cette vogue : récolter ses propres légumes permet de dépenser moins, en ces temps difficiles, de manger des aliments sains et, pour les jardins communautaires, de resserrer les liens avec ses voisins autour d'activités qui passionnent grands et petits. La victoire à remporter n'est plus sur les Nazis, mais sur la crise, sur la malbouffe, sur les terrains vagues à l'emplacement des maisons rasées parce qu'elles ne valaient plus un dollar et sur les friches industrielles là où se dressaient des usines elles aussi rasées après que leur production ait été transférée à l'autre bout du monde (ou au Mexique).

Detroit, ville-jardin

Certaines villes encouragent ce maraîchage. La capitale mondiale historique de la voiture, Detroit (Michigan), terriblement sinistrée par la crise de l'industrie automobile, se bat courageusement depuis dix ans pour se redresser, et elle a décidé – entre autres initiatives - de se transformer en « cité-jardin ». La municipalité aide ses administrés à planter, expliquant que les jardins, «  procurent –aux familles de Detroit des tonnes de produits alimentaires et renforcent les communautés en tissant des liens entre voisins. Ils fournissent aussi une alternative aux terrains vagues qui parsèment la ville, ce qui augmente la valeur des maisons voisines et réduit la criminalité. »

Il existe un millier de potagers familiaux ou communautaires à Detroit, et l'association Verdir Detroit (Greening Detroit) estime leur production à plus de 100 tonnes par an. Guère plus qu'une salade ou un chou par habitant, mais c'est un bon début.

Marc Mousli
 Notes
Articles/Les nouveaux Jardins de la victoire ( n°055 )