Les déboires de Barack Obama : la faute au Massachusetts ?

Michael C. Behrent
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L'Amérique veut retrouver son rêve

Patatra. La victoire des républicains à l'élection partielle du bastion démocrate du Massachusetts, le 19 janvier 2010, constitue un désaveu pour Obama, et enlève aux démocrates un siège décisif au Sénat, où ils ne détiennent plus leur supermajorité à 60 %. Concrètement, l'emblématique réforme du système de santé, sur le point d'être adoptée, est remise en question. Analyse de notre blogueur, l'historien américain Michael C. Behrent.

« Ce n'est pas de ma faute, je viens du Massachusetts » : c'est l'autocollant qui faisait fureur aux alentours de 1973. L'Amérique commence à découvrir l'affaire du Watergate, alors que Richard Nixon venait d'être réélu l'année précédente, ayant remporté 49 Etats sur 50. Le seul qui lui a échappé, et qui voit une sorte de revanche dans les révélations sur le scandale : le Massachusetts, bastion démocrate s'il en est.

Depuis hier soir (le 19 janvier 2010), les démocrates seront portés à dire plutôt le contraire : « C'est de ta faute, tu viens du Massachusetts. » Les électeurs du « Commonwealth »(comme on l'appelle, suivant son nom officiel) étaient appelés à se prononcer lors d'une élection spéciale organisée pour choisir un remplaçant au sénateur démocrate Ted Kennedy, mort le 25 août dernier, après avoir occupé cette fonction pendant plus de quarante-six ans (son fauteuil fut entretemps provisoirement occupé par un proche qui ne s'est pas porté candidat). Hier, les électeurs ont fait ce qui semblait il y a encore quelques semaines inimaginable : pour le remplacer, ils ont préféré le candidat républicain Scott Brown (un législateur d'Etat jusqu'alors quasiment inconnu) à la démocrate Martha Coakley (la ministre de la Justice de l'Etat). C'est incontestablement une gifle pour les démocrates et Barack Obama, qui risque d'avoir des conséquences sévères pour sa capacité à atteindre les objectifs de son mandat, et plus particulièrement pour la position de son parti, qui prépare les élections de mi-mandat de novembre 2010 (renouvellement de l'ensemble de la Chambre des représentants et d'un tiers des sénateurs).

Soulignons tout de même le caractère insolite de la victoire de Scott Brown. Le Massachusetts est un Etat où Obama, il y a à peine quatorze mois, a battu John McCain avec 26 points d'avance. Jusqu'à maintenant, l'intégralité des représentants de l'Etat au Congrès était démocrate : ses deux sénateurs et ses dix représentants. Dans la législature de l'Etat, le rapport démocrate/républicain est de 35 à 5 dans la Haute Chambre, et de 144 à 16 dans la Basse. C'est aussi un Etat qui a fourni un nombre disproportionné de candidats démocrates à la présidence : le clan Kennedy, bien sûr, mais aussi Michael Dukakis et John Kerry. Ils n'ont certes pas toujours gagné, mais cela montre à quel point cet Etat est associé non seulement au Parti démocrate, mais aussi à son aile gauche (« liberal », dans le lexique américain). Certes, l'Etat a, au cours des dernières décennies, élu des gouverneurs républicains (notamment Mitt Romney, candidat à l'investiture républicaine en 2008) et a voté Reagan en 1980 et 1984. Mais cela a relativement peu affecté son identification avec le Parti démocrate.

Je tenterai dans un prochain post d'analyser ce que représente exactement le triomphe de Scott Brown et du courant du Parti républicain qu'il représente ou, du moins, qu'il a su mobiliser. Pour le moment, tenons-nous aux conséquences de cette victoire :

La perte de la « supermajorité » au Sénat

Une fois que le sénateur élu Scott Brown sera assermenté, les démocrates ne disposeront plus que de 59 sénateurs, alors que les républicains en auront désormais 41. N'importe où ailleurs que dans le Sénat américain une telle marge constituerait une majorité confortable. Mais voilà : le règlement sénatorial qui donne un doit de parole illimité (le « filibuster ») à tout sénateur, sauf si 60 sénateurs signent une motion de clôture, veut dire que dans le climat fortement polarisé qui existe actuellement, 41 républicains, unis, pourront bloquer les initiatives de la « majorité » démocrate. La situation n'est pas forcément désastreuse : dépourvus de leur supermajorité, les démocrates ne devront plus se fier au moindre caprice de leur bloc conservateur (comme le sénateur Lieberman) et pourraient envisager de former des coalitions ponctuelles avec les républicains « de gauche » (telle la sénatrice Snowe). Mais ces coalitions sont d'autant plus problématiques que les républicains préparent désormais les échéances électorales de novembre, et auront peu de tolérance pour les déserteurs.

Un obstacle à la réforme de la santé

Dans l'immédiat, c'est le succès de la réforme de la santé qui sera la préoccupation centrale des démocrates. Ils y travaillent depuis des mois. D'autre part, ce dossier est le chantier clé du mandat d'Obama : l'échec, l'abandon pur et simple de cette législation, constituerait une défaite dont le Président pourrait difficilement se remettre. L'élection de Scott Brown arrive, en plus, à un moment délicat dans le feuilleton de cette réforme : la Chambre des représentants et le Sénat ont chacun voté un projet de loi ; leurs leaders respectifs sont enfermés depuis quelques jours dans la Maison blanche pour rédiger un texte unique, susceptible d'être adopté par l'un comme l'autre avant d'être signé par le Président.

La première question à laquelle devront répondre sans délai les démocrates est stratégique et se réduit en grande partie à un problème de calendrier : devront-ils essayer de faire adopter la réforme avant l'entrée au Sénat de Scott Brown ? Celle-ci ne pourra vraisemblablement se faire avant deux semaines. Si les démocrates souhaitent faire adopter la réforme à toute vitesse, ils disposent de deux options. Soit d'y procéder tout simplement comme si rien n'avait changé, c'est-à-dire, en « utilisant » la voix de Paul Kirk, qui a remplacé Ted Kennedy comme sénateur du Massachusetts mais qui devra bientôt céder sa place à Brown. Mais les républicains crieront que c'est désavouer la volonté des électeurs (bien que d'autres répondront qu'une loi suscitant l'approbation de « seulement » 59 sénateurs ne méconnaît aucunement la souveraineté populaire). Pour contourner cette accusation, les démocrates disposent d'une autre piste : la Chambre des représentants pourrait tout simplement adopter, à la virgule près, le texte du Sénat, ce qui éviterait de le faire revoter dans la Haute chambre (et donc de pouvoir dire que la voix d'un sénateur « périmée » l'a fait adopter). Mais certains représentants démocrates ont des réserves par rapport au texte du Sénat (ils diffèrent notamment sur la question de l'avortement et sur l'imposition de certaines assurances maladies) ; il est aussi possible que certains, élus de circonscriptions à tendance républicaine, deviennent frileux en pensant à leur réélection en novembre et abandonnent leur soutien à la réforme.

L'autre alternative, c'est que les démocrates se plient à la volonté des électeurs du Massachusetts et acceptent de poursuivre la réforme une fois Scott Brown en fonction. Les républicains auraient alors un droit de veto effectif (sauf défection dans leurs rangs) sur la réforme. Il est sans doute plus probable qu'ils suivront la première voie, car le mandat d'Obama se joue sur la réussite de cette réforme.

La défection des indépendants du camp démocrate

La défection des électeurs indépendants du camp démocrate est la première conséquence proprement électorale de ce scrutin, même s'il est difficile de généraliser à partir d'un cas. C'est une confirmation de la tendance amorcée lors des élections de novembre 2009. Il est encore trop tôt pour connaître les détails précis, mais il semblerait que ces électeurs, habitants des banlieues, aisés mais non sans angoisse concernant leur avenir économique, tiennent à afficher leur déception à l'égard de Barack Obama après avoir concouru à sa victoire en 2008. Cette désapprobation est paradoxale à maints égards, car le Président n'a rien fait d'autre − concernant la réforme de la santé, la crise financière, voire l'Afghanistan − que de tenter de réaliser ses engagements de campagne. Naturellement, la situation économique n'est pas de nature à faire apprécier les élus par les électeurs. Mais la méfiance que cet électorat indépendant témoigne en particulier à l'égard de démocrates se résume dans le contexte actuel à un mot d'ordre : « Dire "non" à l'expansion du gouvernement. » Bien qu'il y ait crise, bien qu'ils reconnaissent les lacunes sérieuses de leur système de santé, nombreux sont ceux qui refusent toutefois que ces problèmes soient l'occasion d'une intervention accrue du gouvernement dans leur vie quotidienne (voir à ce sujet la tribune de David Brooks). L'électorat indépendant semble se reconnaître dans ce discours antiétatique (sur lequel je reviendrai dans un prochain post), qui est désormais la principale pierre d'achoppement à laquelle Barack Obama doit faire face s'il souhaite reconquérir cette fraction de population.

Vers le populisme économique ?

Comment Obama et les démocrates procéderont-ils pour corriger le tir à l'approche des élections de fin 2010 ? Selon le New York Times, les derniers jours de la campagne du Massachusetts ont suggéré les grandes lignes. Pour contourner le populisme antiétatique des républicains, les démocrates vont répondre par le populisme économique, s'attaquant à de puissantes forces financières, qui seront montrées du doigt comme étant à l'origine de la crise actuelle. En faisant campagne pour la candidate démocrate malchanceuse, Obama a dénoncé les bonus « obscènes » de Wall Street. Il a d'autre part mis en valeur son « financial crisis responsibility fee » (taxe pour la responsabilité au cours de la crise financière, disposition proposée pour faire rembourser par les grandes banques et autres institutions financières les dépenses du plan de sauvetage dont elles ont bénéficié) et a essayé de cibler Scott Brown, en assimilant ses positions antigouvernementales à un soutien aux grands intérêts bancaires. Une telle stratégie pourrait s'avérer efficace ; Obama l'avait déjà expérimentée pendant la campagne. Mais en gouvernant, il s'est révélé comme foncièrement pragmatiste dans sa démarche. Le discours proprement populiste risque de mal lui correspondre.

Une chose au moins est claire : les électeurs du Massachusetts viennent d'ouvrir un nouveau chapitre dans la présidence de Barack Obama.

Michael C. Behrent
Articles/Les déboires de Barack Obama : la faute au Massachusetts ? ( n°052 )