Les Chinois ne se cachent plus pour protester

Jérôme Doyon, doctorant au Céri et rédacteur en chef de China Analysis
Chine (carte)
Principales grèves et manifestations en Chine
Nombre d'« incidents de masse » en Chine entre 1995 et 2010
Croissance annuelle du PIB chinois entre 1980 et 2015

Les jeunes générations, éduquées et connectées, contestent de plus en plus les politiques et les décisions de l'État-Parti. Qui répond tantôt par la répression, tantôt par la négociation.

Le ralentissement de l'économie chinoise va-t-il aggraver les tensions sociales montantes dans le pays ? Une question particulièrement importante vu la croissance exponentielle du nombre "d'incidents de masse", terme officiel pour définir grèves, manifestations et toutes sortes de troubles collectifs à l'ordre public qui ont eu lieu en Chine ces dernières années. Autour de 9 000 par an dans les années 1990, ils auraient atteint les 87 000 en 2005 et évolueraient entre 150 000 et 180 000 aujourd'hui. Bien qu'il s'agisse de réactions populaires à des problèmes locaux, rarement liées les unes aux autres, le pouvoir central est conscient de leur potentiel déstabilisateur et doit innover dans sa manière de gérer ces mobilisations.

Confrontées en particulier à de nombreuses grèves ouvrières - comme la vague de mouvements sociaux très médiatisés qui a touché des multinationales comme Honda, Toyota ou la taïwanaise Foxconn au printemps 2010 -, les autorités hésitent sur la stratégie à adopter. Elles peinent à arbitrer entre les nécessités du long terme - des hausses de salaire pour déplacer le moteur de l'économie vers la consommation intérieure mais sans casser la croissance - et les impératifs du court terme - préserver la compétitivité, mais également la stabilité sociale.

La Chine en quelques chiffres

  • Population : 1,3538 milliard
  • Évolution du PIB* : 7,8 % PIB : 8 250,2 milliards $
  • PIB par habitant (PPP) : 9 146,40 $
  • Inflation annuelle * : 3 %
  • Déficit budgétaire : -1,3 % du PIB
  • Balance courante : 2,3 % du PIB
  • Espérance de vie à la naissance* : 73,3 ans
  • Mortalité infantile* : 13,7 pour 1000 naissances
  • Dépenses de santé par tête *: 220,90 $
  • Émission de CO2** : 5,3 tonnes par habitant
  • Budget de la défense par habitant : 67 $
  • Classement IDH : 101e sur 187

Source : FMI, Banque mondiale, L'Année stratégique, Pnud Chiffres pour 2012, sauf * (2010) et ** (2008)

Le droit de grève n'est pas reconnu en République populaire de Chine. Pour se faire entendre, les ouvriers doivent avoir recours à une certaine ingéniosité. Ils n'organisent pas de manifestations mais des "promenades collectives". Et surtout ne créent pas d'organisation autonome qui serait concurrente des syndicats officiels, supervisés par le Parti communiste (PCC).

Les mobilisations de 2010 ont permis aux grévistes de voir leurs revendications, en termes de hausses salariales et d'élection des représentants syndicaux au sein des usines, en partie satisfaites. Au-delà de l'importance de ce bilan, elles ont également révélé une nouvelle génération d'ouvriers, mieux éduqués, conscients des inégalités économiques grandissantes et qui ont accès aux nouvelles technologies de l'information. Ils communiquent directement avec les journalistes chinois et étrangers, diffusent des informations sur internet via des micro-blogs pour faire le lien avec d'autres mobilisations.

Conflits fonciers

Cet élan revendicatif ne se limite pas au monde du travail et implique en particulier une classe moyenne de plus en plus sensible aux questions environnementales. En juillet 2012, 30 000 à 40 000 personnes ont manifesté à Shifang, dans la province du Sichuan, contre la construction d'une usine de cuivre et le risque sanitaire qu'elle représentait pour la ville. De nombreux étudiants et lycéens étaient de la partie, suscitant la réaction du très officiel Global Times dont l'éditorial du 6 juillet était intitulé : "Nous ne devrions pas encourager les lycéens à être en première ligne des conflits". Cette mobilisation de la génération post-1990 préoccupe le pouvoir, qui peine - comme lors des manifestations de Tiananmen en 1989 - à gérer des mouvements de jeunes politisés. Il est ainsi poussé à repenser sa manière de répondre aux demandes populaires. En l'occurrence, les autorités locales ont donné suite à la mobilisation de Shifang et ont stoppé le chantier après l'intervention des autorités supérieures. De même, moins d'un mois plus tard, les habitants du port de pêche de Qidong, à proximité de Shanghaï, ont obtenu le retrait d'un projet de canalisation destinée à rejeter dans la mer les effluents d'une papeterie appartenant à une société japonaise.

Nouveaux dirigeants, nouvelle politique ?

En novembre, lors du 18e congrès du Parti communiste chinois (PCC), Xi Jinping, 59 ans, a succédé à Hu Jintao, 69 ans, à la tête du Parti et de l'État, mais aussi de la très importante commission militaire centrale. Le nouveau comité permanent du bureau politique, organe au sommet de la hiérarchie du PCC, est perçu comme conservateur. Au cours des discussions, l'accent a été mis sur la menace que fait peser la corruption sur la survie du régime. Toutefois, il est très difficile d'imaginer que la nouvelle équipe dirigeante lance les réformes nécessaires pour y remédier.

L'usage de la répression systématique semble céder le pas à la négociation. Le cas de Wukan est désormais érigé en modèle par le gouvernement. En septembre 2011, une partie de la population de ce village de la province du Guangdong s'est soulevée contre une énième vente illégale à des promoteurs privés de leurs terres agricoles, réquisitionnées par les pouvoirs locaux en échange d'une indemnisation dérisoire. À Wukan, les cadres du Parti communiste ont été forcés de fuir et les villageois ont élu un nouveau dirigeant qui aurait ensuite été battu à mort par la police. La situation s'est alors embrasée et le village a été mis en état de siège pendant une dizaine de jours, avant que les autorités provinciales n'interviennent et tranchent en faveur des villageois. Une partie de leurs terres leur ont été rendues et les dirigeants temporaires reconnus le temps de procéder à des élections régulières. Depuis, le "modèle de Wukan" a été salué par les médias officiels et l'aile réformiste du Parti communiste. Une prise de position qui n'a rien d'anodin quand 65 % des "incidents de masse" sont liés à des détournements de terrains.

Soutenir l'État est autorisé

Cependant, le "modèle de Wukan" est encore loin d'être la règle et la répression policière de mobilisations similaires, comme par exemple à Panhe dans le Zhejiang en février 2012, révèle toute l'ambivalence de la politique de sécurité intérieure chinoise. L'augmentation des dépenses de sécurité publique (+ 14 % entre 2010 et 2011) dont une part conséquente est allouée à la Police armée du peuple, une unité en charge notamment de la contre-insurrection, témoigne de l'obsession sécuritaire au sein du PCC. Elle cohabite toutefois avec les appels à innover dans la manière de gérer les conflits sociaux, en encourageant la participation populaire au niveau local.

Le PCC semble en effet conscient de l'inefficacité des canaux de communication traditionnels entre la population et l'État-Parti. Le système dit des "Lettres et visites", en particulier, est régulièrement décrié. Il permet théoriquement de faire appel d'une décision locale en présentant une pétition aux autorités administratives régionales. Mais les citoyens accusent les administrations locales d'acheter le silence des pétitionnaires voire de les arrêter, soit par leurs propres moyens, soit via des entreprises privées.

À défaut de réelles "voies institutionnalisées de revendication", certaines autorités tentent de développer des moyens de participation populaire aux prises de décisions locales. La province du Guangdong, celle des grèves de 2010 et du soulèvement de Wukan, est l'avant-garde de cette voie réformiste. Notamment avec le projet de révision du statut des ONG. Jusqu'à présent, une organisation doit avoir la caution d'une administration pour être reconnue, or la province du Guangdong envisage de supprimer cette condition et d'autoriser la création d'une association moyennant un simple enregistrement administratif. Plus encore, elle supprimerait la limitation d'une seule association par objet social qui assure de facto le monopole aux organisations affiliées au parti. Cette révision, progressivement mise en application depuis la fin juillet 2012, ouvre la perspective d'un pluralisme associatif, encadré toutefois dans les limites d'un "partenariat" avec l'État. Les associations restent en effet considérées par les promoteurs de cette réforme comme des soutiens de l'action publique permettant finalement de renforcer au final la légitimité de l'État.

Wang Yang, secrétaire du Parti dans la province du Guangdong, est le dirigeant à être allé le plus loin dans la promotion de ces réformes. Reste à savoir jusqu'où ses idées rassembleront et ce que la nouvelle équipe dirigeante désignée en novembre 2012 dernier fera du "modèle de Wukan".

En savoir plus

Les voies du maintien de la stabilité, par Agatha Kratz, China Analysis n° 38, Paris, 2012.
Le monde ouvrier chinois en mouvement, par Jean-François Huchet (dir.), Perspectives chinoises, Hong Kong, 2011.

Jérôme Doyon, doctorant au Céri et rédacteur en chef de China Analysis
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