Le travail bien fait, un remède contre le stress

Marc Mousli

Pour un professionnel, ce qui compte le plus c’est d’être fier de son travail. Les dirigeants qui font passer la qualité au second plan démotivent leurs équipes et provoquent du stress.


Google et Apple, deux façons opposées de manager les équipes

Dans la Silicon Valley, toutes les entreprises ne sont pas des start-up où l’on se surpasse joyeusement entre copains. Le style de vie et les conditions de travail chez Apple, à Cupertino, n’ont pas grand-chose à voir avec ceux de Google à Mountain View.

Chez Google, tout est fait pour favoriser la créativité. La hiérarchie est minimale, chacun peut avoir une idée originale sur l’évolution d’un produit ou sur la solution à apporter à un problème : sa proposition est débattue avec quelques collègues puis présentée à un collectif de « pairs » qui la valide ou la rejette (sans complaisance). De plus, chacun dispose de 20 % de son temps pour travailler sur des projets originaux qu’il pourra, s’ils aboutissent, proposer selon la même procédure.

La vie sur le campus est facile pour les « Googlers », qui sont nourris gratuitement (et fort bien), disposent d’un pressing, d’un coiffeur, d’un dentiste, d’un médecin, ce qui leur permet de perdre moins de temps et de travailler plus. Le sport et les divertissements sont également à portée de main, ce qui est excellent pour évacuer le stress. On trouve près des bureaux une salle de gym, des babyfoots et des billards ; Google a ses équipes de hockey et de beach-volley, et les fêtes y sont fréquentes et particulièrement déjantées.

Le management chez Apple : obéissance et discrétion

Rien de tel à 15 kilomètres de là : Apple n’est pas une entreprise « cool ». Steve Jobs voulait tout contrôler, il dirigeait personnellement le marketing, supervisait le développement de chaque produit et était le seul dirigeant à jouer un rôle significatif dans tous les événements publics de la firme à la pomme. Ses salariés suivaient les ordres et n’avaient pas à émettre d’opinion sur un sujet autre que le produit ou le projet sur lequel ils travaillaient.

Ces règles draconiennes évolueront sans doute, mais un an après  la mort de Steve Jobs (qui s’est éteint le 5 octobre 2011), la vie à Cupertino n'a pas vraiment changé. On n’y retrouve pas le côté « Abbaye de Thélème » du campus Google. Chacun y paie son repas au restaurant d’entreprise, et les employés d'Apple brillent par leur absence aux fêtes pourtant nombreuses dans la « vallée ». Il leur est même déconseillé de prendre un verre avec un copain travaillant dans une société voisine, le secret étant une obligation absolue chez Apple. Dans les bureaux, il leur arrive régulièrement de se heurter à une porte verrouillée, qu’ils franchissaient librement la veille. C’est le signe qu’on travaille sur un nouveau projet. Seuls ceux qui y sont affectés peuvent désormais accéder à cette partie du bâtiment.

Lincroyable attrait dApple

Malgré ces pratiques austères et peu conviviales, en décalage complet avec celles de la majorité des entreprises de la Silicon Valley, les jeunes ingénieurs postulent par milliers à un poste chez Apple, et rares sont ceux qui démissionnent.

Ils viennent en connaissance de cause. Il y a quelques années, Steve Jobs exposait clairement sa conception du travail. Il voulait « créer un environnement où vous pourriez travailler plus et plus longtemps que vous ne laviez jamais fait, avec une pression et des délais implacables, des responsabilités que vous ne vous seriez jamais cru capable dassumer, et cela sans prendre de vacances, en partant rarement en week-end  sans que cela vous pose problème. Vous adoreriez ça et vous ne pourriez plus vivre autrement »[1].

Pour faire bonne mesure, ajoutons que les salaires chez Apple ne sont pas plus élevés que chez ses voisins. Pourquoi donc cet engouement pour une entreprise dont l’ambiance n’a apparemment rien d’attirant ? Adam Lashinsky, qui enquête depuis des années sur le management d’Apple, donne une explication : les professionnels y sont incroyablement passionnés par le travail qu’ils font, et très fiers du produit auquel ils contribuent[2].

S’intéresser au travail plus qu’au travailleur

Le psychologue Yves Clot[3] s’est penché sur le même phénomène, mais inversé, montrant à quel point les professionnels souffrent quand ils ne se retrouvent pas dans ce qu’ils font, et qu’ils estiment ne pas avoir les moyens de faire un travail de qualité. Ils se désolent d’être contraints, pour remplir les objectifs qui leur sont fixés, d’oublier leur conscience professionnelle et leur amour du travail bien fait. Cette frustration permanente provoque chez eux du stress et des troubles psychosociaux.

Pour Yves Clot, faire un travail de qualité, reconnu par ses collègues et sa hiérarchie, est la meilleure prévention contre le  stress. Le psychologue va plus loin : il considère que cela compte plus que les conditions de travail, plus que la reconnaissance du professionnel en tant que personne : c’est avant tout son travail qu’il veut faire reconnaître. Le reste, il s’en accommode, et il accepte que l’on soit très exigeant envers lui, à condition de lui laisser faire un travail dont il soit fier. On reconnaît là le système Apple.

Une théorie discutée

Cette position est discutée, en particulier par des sociologues comme Dominique Méda, qui met en doute la possibilité d’un véritable épanouissement par le travail, et reproche à ceux qui défendent cette thèse de soutenir « que le travail est une œuvre, alors que sa détermination économique l’en empêche à jamais »[4]. Avec plus d’humour, le philosophe Bertrand Russell écrivait que si l’on interroge un ouvrier sur ce qu’il y a de mieux dans sa vie, il y avait peu de chances qu’il vous réponde : « J’aime le travail manuel parce que ça me donne l’illusion d’accomplir la tâche la plus noble de l’homme, et aussi parce que j’aime penser aux transformations que l’homme est capable de faire subir à sa planète ».[5]

Apple donne raison à Yves Clot

Dominique Méda ou Bertrand Russell ne se trompent sans doute pas pour ce qui concerne le travail répétitif et non qualifié. Yves Clot est sûrement dans le vrai pour les métiers qualifiés, et plus généralement pour tous ceux dans lesquels les individus s‘investissent beaucoup. L’insolente réussite commerciale d’Apple et sa capacité d’attirer et de retenir des ingénieurs de bon niveau semblent donner raison au psychologue français. La firme de Cupertino, obsédée de qualité, est en phase avec le besoin des individus d’être fiers de leur travail. Et elle réussit en traitant plutôt mal ses salariés, mais en s’intéressant passionnément à ce qu’ils font.

Marc Mousli
 Notes
  • (1) Interview par Joe Nocera, dans Esquire, 1986, repris dans Good Guys and Bad Guys : Behind the Scenes with the Saints and Scoundrels of American Business (and Everything in Between), par Joseph Nocera, New York, éd. Portfolio, Penguin Group, 2008.
  • (2) Inside Apple. Dans les coulisses de l’entreprise la plus secrète du monde, par Adam Lashinsky, éd. Dunod, 2012.
  • (3) Le travail à cœur, éd. La Découverte 2010
  • (4) Le Travail, une valeur en voie de disparition, par Dominique Méda, coll. Champs, éd. Flammarion, 1998.
  • (5) Eloge de  l’oisiveté, par Bertrand Russell, éd. Allia, 2002.
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