Le suicide du libéralisme économique

Bernard MARIS, Professeur d'économie à l'université Paris VIII. Dernier ouvrage paru, en collaboration avec Philippe Labarde

Autopsie d'un anéantissement.

L'économie dite moderne s'est constituée autour du modèle de Walras et du concept de valeur utilité ou valeur subjective, en opposition aux classiques - Ricardo, Mill, Malthus et Marx -, qui acceptaient le concept de valeur travail, valeur objective et quantifiable (1). La valeur utilité n'est ni mesurable ni appréciable, sinon personnellement par les agents économiques. Cette utilité est non comparable: si je gagne deux fois plus que mon voisin, je ne peux pas dire que je suis deux fois plus heureux que lui, mais simplement que je suis au moins aussi heureux que lui.

L'économie moderne représente donc un monde où les individus sont l'explication ultime de tout phénomène social ou collectif. Il n'existe pas de collectif en soi. Tout phénomène économique peut se ramener à l'interaction des calculs d'individus séparés, autonomes, sans lien social: c'est l'hypothèse dite "d'individualisme méthodologique". Elle interdit de poser des phénomènes globaux, sinon comme agrégation de phénomènes individuels.

Le libre jeu des égoïsmes

Pourquoi l'individualisme méthodologique a-t-il triomphé? Pourquoi le succès du modèle de Walras (1834-1910), cent ans après La richesse des nations (2)? Parce qu'il donne un sens à la formidable intuition d'Adam Smith, la notion de marché autorégulateur: le marché, la loi de l'offre et de la demande, laissée à son libre jeu, donne les solutions économiques les plus efficaces possibles (3). Vous voulez que les hommes soient le plus heureux possible? Laissez-les échanger librement. Que les provinces (sujets économiques) soient heureuses? Laissez faire, laissez passer. Que les nations (et les firmes) soient heureuses, en paix et s'enrichissent? Favorisez le commerce.

Le modèle de Walras synthétise l'interdépendance des actions humaines (selon la fameuse phrase de Smith disant, en substance, que ce n'est pas de la bienveillance du boulanger qu'on tire son bonheur, mais de son égoïsme, tandis qu'il tire son bonheur du nôtre). Il postule ensuite (encore l'intuition de Smith) que ces actions humaines égoïstes et indépendantes peuvent, laissées à elles-mêmes, par une sorte de ruse de la raison, produire une harmonie sociale. Walras, lui-même, ne démontrait pas ce résultat. La démonstration en reviendra, en 1954, au prix Nobel Gérard Debreu et à d'autres (Arrow, Hahn). L'harmonie sociale a pour nom "équilibre général". A peu près au même moment, Maurice Allais (il recevra le prix Nobel pour ça) démontre la seconde intuition de Smith: un marché (le libre jeu des égoïsmes) est efficace dans l'affectation des biens.

Ricardo (sauf dans sa théorie du commerce international, qui est du pur Walras avant la lettre) et Marx sont morts. Même l'oeuvre de Keynes, a priori étranger à la logique de l'équilibre général, ne brisera pas le consensus nouveau: en 1937, un an après la parution de la Théorie générale, John R. Hicks, prix Nobel, rédigea Mr Keynes and the Classics: a Suggested Interpretation, une récupération walrassienne de la théorie de Keynes, c'est-à-dire une explication de Keynes par le concept d'équilibre (4). La messe est dite. L'économie "à la Walras" domine, s'enseigne partout avec d'épouvantables excroissances comme les thèses de Gary Becker (prix Nobel) sur la famille, le crime et la drogue, ou de James Buchanan (prix Nobel) sur l'Etat et la politique conçus à leur tour comme des marchés autorégulateurs.

"Le roi est nu"

Et pourtant! A peine l'économie à la Walras a-t-elle triomphé, que les économistes qui l'avaient portée au pinacle, ceux-là mêmes qui l'avaient élaborée, s'appliquent à la détruire. Avec une minutie qui n'a d'égale que celle qu'ils avaient mise à la construire. Ils laminent tous les heureux résultats du passé et n'ont de cesse de démontrer, dans un premier temps, que le marché n'est pas efficace, ensuite qu'il n'est pas vrai qu'il conduise à l'équilibre ou à l'harmonie, puis que la loi de l'offre et de la demande n'a pas de sens, qu'elle n'existe pas, et, enfin, qu'il n'est pas possible de fonder une politique économique sur le concept libéral de marché. Je répète: il n'est pas possible (au moins pour un économiste digne de ce nom) de fonder une politique économique sur le concept de marché. Ce qui est passionnant dans cette affaire, c'est que ce sont Debreu, Allais, Arrow et consorts (et non les attardés marxistes du café du commerce) qui s'acharnent sur la forteresse. Ils réussissent à la transformer en sable avec une efficacité redoutable. L'un d'eux conclura: "Le roi est nu" (5). Walras, à son tour, est mort.

Commençons par la loi de l'offre et de la demande. Tout individu de "bon sens" songe, comme Walras, que si le prix d'une chose augmente, on en veut moins, et inversement. Le problème, hélas, est l'interdépendance du désir de toutes les choses. Autrement dit, un marché n'est jamais isolé: ma demande d'essence est liée à celle de tomates, de disques, de contrats d'assurance, de voitures et à mon offre de travail; et il en est de même pour tout individu. Rien ne dit que le libre jeu isolé (souligner trois fois) des offres et des demandes sur tous ces marchés conduit à un équilibre. Il peut conduire à une infinité d'équilibres. Ou à aucun. Keynes avaient eu l'intuition magistrale qu'un marché boursier (avec tout ce que vous voulez de bonne vieille loi de l'offre et de la demande, les actions, quand ça monte, j'achète, les obligations, quand ça baisse, je vends) était dépourvu d'équilibre (6).

Debreu, Shonnenschein et d'autres, dans les années 70, ont démontré que les marchés ne conduisaient globalement à rien. Pire. Ils ont prouvé en 1973, dans un théorème célèbre dit de Shonnenschein, qu'on ne pouvait déduire des comportements normaux des demandeurs une loi "normale" de l'offre et de la demande et, horresco referens, qu'un système de prix, quel qu'il soit, pouvait résulter de n'importe quel comportement loufoque ou aberrant de la part des offreurs et des demandeurs. Autrement dit, la loi de l'offre et de la demande est informe. Exit la loi de l'offre et de la demande. Exit l'équilibre, l'unicité de l'équilibre, la convergence vers l'équilibre. Exit l'harmonie par le marché. Conclusion: n'importe qui peut dire "c'est la loi de l'offre et de la demande", sauf un économiste.

Le marché n'est pas efficace

L'efficacité du marché, maintenant. Nash a eu le prix Nobel pour avoir fourni, en 1950, comme matrice de raisonnement aux économistes, la théorie des jeux. Le "jeu", c'est-à-dire des individus isolés décidant rationnellement d'une stratégie, constitue bien le cadre général du modèle walrassien. Nash, après d'autres, a proposé un jeu fort simple comme image de la concurrence, le "dilemme du prisonnier". Il est d'une portée philosophique considérable. L'équilibre (la solution de ce jeu) dit que les acteurs en concurrence choisissent toujours la mauvaise solution. La coopération est meilleure. Savourons ce résultat: la concurrence, le chacun pour soi, est inefficace. La solidarité serait plus efficace que la concurrence. Le collectif est plus efficace que l'individualisme. La coopération est plus efficace que la non-coopération. Bref, on ne se lassera jamais de le répéter, le marché n'est pas efficace. On devrait l'écrire en lettres d'or sur le frontispice du Parlement européen.

Venons-en aux relations de l'économie libérale et de la politique. John K. Arrow (encore un Nobel) a démontré, en 1951 (7), un théorème dit d'"impossibilité". En substance, il dit qu'il n'est pas possible de construire un ordre social des choix économiques au niveau d'une nation à partir des préférences exprimées par les agents individuels, sauf, évidemment si un dictateur impose sa vision des choses. Cette impossibilité de passer de l'individuel au collectif a passionné les économistes, en particulier Amartya Sen (Nobel aussi) qui a beaucoup glosé sur elle, pour confirmer qu'effectivement, c'est impossible: on ne peut utiliser les demandes individuelles pour exprimer une demande collective. Conséquence: devant l'impossibilité de tirer une logique économique collective à partir des choix individuels, c'est au politique de trancher. Sur toute question sociale, l'économique ne permet rien d'inférer, il est à l'arrière-plan, et le politique au premier (8).

Quelques années plus tard, en 1956, fut découvert un théorème plus dévastateur encore, dit de Lipsey-Lancaster, lui aussi d'une portée philosophique considérable. Imaginons qu'un marché parfait puisse exister (ce qui, vu d'aujourd'hui, après le théorème de Shonnenshein, est une hypothèse vraiment héroïque) et qu'on veuille aller dans cette direction. On peut souhaiter, petit à petit, libéraliser les marchés, celui du travail, celui des capitaux, puis privatiser, flexibiliser, supprimer les monopoles, mettre des péages là où il n'y en avait pas, bref, faire un peu ce que fait l'Europe. Le bon sens voudrait que plus on approche de la concurrence, plus le système est efficace. Si dans un pays il y a trois marchés, deux contrôlés par un monopole et le troisième concurrentiel, l'évidence dit que ce pays est plus efficace que celui où il y a trois marchés et trois monopoles. Et que le pays qui n'a qu'un monopole l'est encore plus.

Le théorème de Lipsey-Lancaster démontre que c'est faux: si l'on touche à un aspect anticoncurrentiel d'une économie, on se retrouve dans une situation pire que celle du départ. Autrement dit, on ne peut pas aller pas à pas vers la concurrence. La concurrence est un tout. Le marché est une totalité. Ou tout est marché ou ce n'est pas la peine d'avoir une politique des petits pas, à l'européenne. C'est un résultat destructeur. Privatiser, par exemple, n'a aucune justification économique. Politique sans doute, mais pas économique. Comme le théorème d'impossibilité d'Arrow, le théorème du second best de Lipsey-Lancaster démontre le primat absolu du politique sur l'économique.

On peut ajouter, entre mille, un dernier résultat négatif à cette panoplie: le théorème de Grossman-Stiglitz (1980). Il dit, en substance, qu'un mécanisme de marché ne peut jamais améliorer le fonctionnement du marché. Spontanément, le marché ne crée jamais plus de marché (9). Autrement dit, le marché n'est jamais spontané, il est toujours une construction extra-économique. Les lecteurs de Karl Polanyi n'avaient cependant pas attendu Grossman et Stiglitz pour s'en rendre compte.

Pas d'explication économique à l'économie

Et pourtant, il y a de l'équilibre. Et pourtant, il existe de l'harmonie sociale. Pourquoi? Parce qu'il y a du lien autre qu'économique, évidemment, car le lien économique, laissé à lui-même, est purement destructeur. Il y a du lien social, de l'affection, de l'amitié, du lien féodal, de la soumission, de l'altruisme, de la coopération, du don, de la confiance, de la gratuité, de la convention, de la coutume, de la loi, de la prédation. Il y a surtout énormément de gratuité pure dans les actions humaines.

Les économistes contemporains ont ajouté à ces résultats deux avancées décisives supplémentaires: ils ne raisonnent plus en avenir certain. Les catastrophiques résultats précédents sont évidemment amplifiés par l'introduction de l'incertain dans les raisonnements, un peu comme si vous ajoutiez des hallucinogènes à l'alcool pour aggraver la perte des repères. Ensuite, ils ont introduit des notions coopératives ou collectives fortes, comme les synergies, les rendements croissants, la croissance endogène (par exemple, la qualité de l'enseignement qui nourrit la croissance, qui nourrit la qualité du travail, en boucle) ou encore des représentations collectives comme les anticipations, rationnelles ou non.

Tous les économistes, libéraux ou non, sont donc conscients de l'état désastreux dans lequel se trouve le libéralisme théorique: l'idée que la théorie économique walrassienne est "incapable de répondre à une question telle que "comment se forment les prix?"" (10) fait désormais pratiquement consensus. Mesure-t-on l'importance de cet aveu? Il faut se frotter les yeux pour croire une telle phrase! Le même auteur affirme également que "la théorie moderne et un "patchwork", sans doute haut en couleur, mais constitué d'une juxtaposition de modèles particuliers, de modèles ad hoc, choisis pour la circonstance ou l'illustration d'un problème spécifique" (ibid, p. 117). Il n'y a plus de modèle économique de la société. Plus d'explication économique à l'économie.

Reste à comprendre pourquoi, malgré une telle lucidité, la prégnance du principe concurrentiel reste aussi forte. Autrement dit, pourquoi, paradoxalement, la faillite du modèle théorique a propulsé au zénith l'idéologie économique libérale.

Grandeur et décadence du marché

1723 : Bernard de Mandeville. La fable des abeilles. Que les vices privés font le bonheur public.

1728 : Charles-Louis de Montesquieu. L'esprit des lois.Que les nations commerçantes ont les moeurs douces.

1776 : Adam SmithLa richesse : des nations.Que l'égoïsme de chacun fait la prospérité publique ; que la main invisible conduit à l'harmonie sociale.

1803 : Jean-Baptiste Say. Traité d'économie politique.L'équilibre existe toujours. L'offre crée sa propre demande.

1817 : David Ricardo. Des principes de l'économie politique et de l'impôt. Le commerce international améliore l'utilisation des facteurs de production et le bonheur des nations.

1874 : Léon Walras : Eléments d'économie politique pure. Le marché, la loi de l'offre et de la demande laissée à son libre jeu permet d'atteindre un équilibre optimal.

1951 : Maurice Allais : Le marché est efficace : il alloue le mieux possible les biens et les services entre les individus.

1954 : Gérard Debreu. Oui, l'équilibre social de marché peut exister.

1936 : John Maynard Keynes. Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie.La loi de Say est fausse. Le déséquilibre peut exister durablement. Le modèle du marché est la " foule ", anonyme, collective, irrationnelle.

1950 : John Nash. Le dilemme du prisonnier : le marché est inefficace.

1951 : Kenneth John Arrow. Il est impossible de définir une politique économique collective à partir des volontés libres des individus.

1954 : Richard Lipsey et Kevin Lancaster.La politique économique fondée sur le concept de concurrence est un non-sens.

1973 : Gérard Debreu et Shonnenschein. L'équilibre est un cas rarissime, impossible à atteindre. La loi de l'offre et de la demande n'existe pas.

1980 : Joseph Stiglitz. Spontanément, le marché ne crée jamais d'avantage de marché.

(1) Il vaut d'être noté que Keynes accepte, dans la Théorie générale (1936), le concept de valeur travail: "Nos préférences vont par conséquent à la doctrine préclassique que c'est le travail qui produit toute chose... avec l'aide du travail passé incorporé dans les biens capitaux" (éd. Payot, 1969, p. 223, souligné par Keynes). C'est, stricto sensu, la théorie marxiste de la valeur travail qui identifie le capital comme du travail accumulé.

(2) Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), Eléments d'économie politique pure (1877).

(3) Que ce modèle soit statique, au sens de a-historique, qu'il n'explique ni l'origine des biens, ni des savoirs, ni des techniques, est une vaste question que nous n'aborderons pas ici.

(4) Il regrettera, sur la fin de sa vie, cette "interprétation". Lire la postface de Keynes, de Charles Hession, éd. Payot, 1984.

(5) Lire l'article "Economie néoclassique" du merveilleux Dictionnaire d'analyse économique, par Bernard Guerrien, éd. La Découverte, 1996.

(6) C'est la parabole du concours de beauté développée dans le chapitre 12 de la Théorie générale.

(7) Social Choices and Individual Values, New York, Wiley.

(8) Toutes les questions d'incertitude radicale, dévastatrices pour l'économie, amplificatrices de toutes les impuissances relevées dans cet article, mettent également le principe de précaution, éminemment politique, au premier plan. D'autres circonstances aggravantes pour le modèle libéral sont tout ce qui a trait aux effets dit externes (quand je consomme un litre d'essence, je te pollue; quand tu achètes une voiture, je veux la même, etc.)

(9) Ce qui laisserait entendre que le marché crée spontanément de l'anticoncurrence, vieille intuition marxiste.

(10) La concurrence imparfaite, par J. Gabszewicz, éd. La Découverte, 1994, p. 119.

Bernard MARIS, Professeur d'économie à l'université Paris VIII. Dernier ouvrage paru, en collaboration avec Philippe Labarde
 Notes

(1) Il vaut d'être noté que Keynes accepte, dans la Théorie générale (1936), le concept de valeur travail: "Nos préférences vont par conséquent à la doctrine préclassique que c'est le travail qui produit toute chose... avec l'aide du travail passé incorporé dans les biens capitaux" (éd. Payot, 1969, p. 223, souligné par Keynes). C'est, stricto sensu, la théorie marxiste de la valeur travail qui identifie le capital comme du travail accumulé.

(2) Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), Eléments d'économie politique pure (1877).

(3) Que ce modèle soit statique, au sens de a-historique, qu'il n'explique ni l'origine des biens, ni des savoirs, ni des techniques, est une vaste question que nous n'aborderons pas ici.

(4) Il regrettera, sur la fin de sa vie, cette "interprétation". Lire la postface de Keynes, de Charles Hession, éd. Payot, 1984.

(5) Lire l'article "Economie néoclassique" du merveilleux Dictionnaire d'analyse économique, par Bernard Guerrien, éd. La Découverte, 1996.

(6) C'est la parabole du concours de beauté développée dans le chapitre 12 de la Théorie générale.

(7) Social Choices and Individual Values, New York, Wiley.

(8) Toutes les questions d'incertitude radicale, dévastatrices pour l'économie, amplificatrices de toutes les impuissances relevées dans cet article, mettent également le principe de précaution, éminemment politique, au premier plan. D'autres circonstances aggravantes pour le modèle libéral sont tout ce qui a trait aux effets dit externes (quand je consomme un litre d'essence, je te pollue; quand tu achètes une voiture, je veux la même, etc.)

(9) Ce qui laisserait entendre que le marché crée spontanément de l'anticoncurrence, vieille intuition marxiste.

(10) La concurrence imparfaite, par J. Gabszewicz, éd. La Découverte, 1994, p. 119.

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