Le pari américain

Florence Pisani, économiste à Dexia AM et enseignante à l'université Paris-Dauphine

Même sans éclat, la croissance américaine pourrait faire des envieux de ce côté-ci de l'Atlantique : au moment où la zone euro replonge en récession, le produit intérieur brut (PIB) américain continue, lui, de progresser à un peu plus de 2 % l'an.

Ce dynamisme (relatif) tient, pour une part, à la différence des stratégies budgétaires adoptées. Conscients de la difficulté de faire redémarrer une économie où l'excès d'endettement privé ôte à la politique monétaire une grande partie de ses effets, les Etats-Unis ont, à la différence de l'Europe, maintenu jusqu'à présent le soutien budgétaire en place.

Si l'échec de la stratégie européenne est désormais patent, le succès du pari américain n'en est pas pour autant assuré [1]. D'abord, pour ramener le taux de chômage sous les 6 %, les Etats-Unis ont encore plus de 5 millions d'emplois à créer ; au rythme de 150 000 par mois, ce sous-emploi ne sera pas résorbé avant… début 2015 !

Ensuite, le marché immobilier est loin d'avoir retrouvé son état normal et les ventes sur saisie vont, pendant encore de longs mois, peser sur les prix immobiliers. En attendant, la situation des plus défavorisés a toutes les chances de continuer à se détériorer. Le patrimoine médian des 40 % de ménages du bas de l'échelle des revenus est aujourd'hui 35 % plus faible qu'en 1995 (tandis que celui des 10 % ayant les revenus les plus élevés s'est, lui, accru de 140 % !).

Enfin, cette reprise est fragile : si un choc venait à la faire dérailler, la politique économique ne pourrait, cette fois, plus grand-chose. Les taux directeurs sont en effet au plancher et, après trois années d'un déficit public autour de 10 % du PIB, le levier budgétaire peut difficilement à nouveau être sollicité.

Le principal risque est toutefois que l'Etat ne puisse pas poursuivre sa stratégie de retour graduel à l'équilibre budgétaire. Ce qu'il faut redouter ici n'est pas une éventuelle pression des marchés : si les taux obligataires menaçaient de remonter brutalement, la Réserve fédérale n'hésiterait pas à intervenir, ses statuts (le Federal Reserve Act) lui donnant explicitement mission de maintenir " des taux d'intérêt à long terme modérés ".

A l'instar de l'Europe, les Etats-Unis ont d'abord à faire face à un risque politique. En 2013, le budget pourrait devenir très restrictif en raison de l'expiration programmée des baisses d'impôts Bush, mais aussi de diverses mesures de soutien mises en place pendant la crise de 2007-2009 : à législation inchangée, le resserrement serait de près de 4 points de PIB. Bien sûr, le plus probable est qu'un compromis entre démocrates et républicains permette d'éviter ce " choc budgétaire ". Mais le débat sur le relèvement du plafond de la dette à l'été 2011 rappelle que, là-bas aussi, une impasse politique peut vite mener au drame.

Florence Pisani, économiste à Dexia AM et enseignante à l'université Paris-Dauphine
 Notes
  • (1) Voir La crise des dettes souveraines, par Anton Brender, Florence Pisani et Emile Gagna, coll. Repères, La Découverte, 2012.
Articles/Le pari américain ( n°094 )