Le management du « care », de Martine Aubry à David Cameron

Marc Mousli

La politique du Care, chère à Martine Aubry, ne peut être une simple mission donnée à des services publics nationaux et locaux. Il faut pour la réussir une mobilisation beaucoup plus large.

 

La demande de services aux personnes, déjà importante aujourd'hui, sera demain considérable, notamment à cause du vieillissement de la population. Aider les personnes âgées, s'occuper des enfants et de tous ceux, quel que soit leur âge, qui ont besoin d'un soutien physique ou psychologique, exige des ressources financières et des compétences croissantes. Largement fournies par les budgets publics, ces ressources sont loin d'augmenter au même rythme que les besoins.

D'où l'idée qu'il va falloir combiner plus efficacement les financements publics, les actions du « tiers secteur », auxquelles participent de nombreux bénévoles, et l'implication directe des bénéficiaires et de leurs proches.

Ce cocktail en trois parties, c'est la politique du « care », dont Martine Aubry a été le premier dirigeant français à souligner l'importance et dont, de l'autre côté de la Manche, David Cameron a fait un axe majeur de sa politique, sous le nom de Big Society, la grande société (civile). Pour les Anglais, cette expression résonne de façon particulière. Elle s'oppose au Big Government (le gouvernement tentaculaire) que les « nouveaux conservateurs » accusent le New Labour d'avoir développé, et dont ils veulent saper l'omnipotence supposée par des actions conçues et animées par les citoyens eux-mêmes.

Du New Public Management de Margaret Thatcher à la Big Society de David Cameron

Pour construire la Big Society, le nouveau gouvernement va encourager et stimuler (y compris financièrement) toutes les initiatives permettant de faire assurer les services publics de proximité par des groupes locaux : coopératives, mutuelles, communautés de voisins, organisations caritatives et entreprises sociales. C'est une vaste opération de décentralisation et de privatisation qui se présente comme une modernisation − et dans une large mesure une rectification − de la gestion de ces services telle qu'elle fut mise en place par Margaret Thatcher sous le nom de New Public Management (NPM). La « nouvelle gestion publique » de la Dame de fer avait révolutionné les missions, l'organisation et les méthodes de travail de l'administration. Ses maîtres-mots étaient la recherche du meilleur rapport qualité/prix (value for money, en avoir pour son argent), le contrôle financier de la performance et l'exigence d'accountability, mélange de transparence de la gestion et d'obligation de rendre des comptes au gouvernement et aux citoyens. La transposition rigide de méthodes du privé avait fini par faire du NPM un monstre de procédures, avec des objectifs détaillés à l'extrême, d'innombrables indicateurs de résultat, et une lourde bureaucratie dont la seule mission était de contrôler les établissements publics et les agences qui produisaient effectivement les services. Cette usine à gaz n'a pas été vraiment simplifiée par le New Labour, qui a globalement assumé en 1997 l'héritage thatchérien sur lequel, après dix-sept ans de fonctionnement, il était impossible de revenir.

Le lointain successeur de la Dame de fer cherche donc à rendre de la souplesse à la gestion publique et à diminuer ses coûts en encourageant les initiatives locales. Dans un discours récent, David Cameron donnait l'exemple du quartier de Balsall Heath, à Liverpool, où des groupes de citoyens organisent des patrouilles depuis 1994 pour sécuriser leurs rues rendues dangereuses par les activités des dealers et des prostituées, ou celui d'infirmières de sa circonscription qui préfèrent travailler en coopérative plutôt que dans le cadre du NHS (service national de santé).

Ce type de démarche n'est pas neuf. Restituer aux habitants de quartiers difficiles un contrôle de leur territoire est une forme de politique de la ville développée au Royaume-Uni depuis les années 1990 sous le terme d' empowerment. Quant à la coopération, c'est une très ancienne tradition en Grande Bretagne, qui vit naître la Société des équitables pionniers de Rochdale en 1844 et dispose d'un réseau de coopératives de consommation gérant plus de 5 000 commerces, agences de voyages, pharmacies, etc.[1]. Et depuis la crise, nombre de citoyens, poussés à bout par les excès et les gaspillages du capitalisme, se posent la question d'alternatives possibles, faisant naître un regain d'intérêt pour les diverses formes d'économie sociale et solidaire, ainsi que pour un changement profond des comportements des consommateurs, théorisé par les adeptes de la « décroissance » ou, de façon plus pragmatique, de la « transition » (la transition étant celle qui va de l'économie du pétrole à une économie de proximité débarrassée des énergies fossiles).[2]

Comment faire ? La question cruciale du management

Il est permis de penser que s'ils sont correctement articulés avec des services publics souples et capables d'innover, les services de proximité autogérés, les logements coopératifs ou la solidarité entre voisins peuvent élever le niveau des services rendus et les humaniser, tout en abaissant leur coût pour la collectivité. Mais le management, la coordination et la coopération entre eux de structures et de personnels aux statuts différents(bénévoles, fonctionnaires, salariés sous contrat privé ) sont difficiles à assurer. C'est pourtant une condition sine qua non, car l'esprit dans lequel ils travaillent compte pour beaucoup dans leur réussite, qui repose sur un niveau élevé de dévouement au bien public et sur le partage de valeurs et de finalités communes.

D'où une question capitale, pour estimer la probabilité de réussir de la politique des conservateurs : la Big Society de David Cameron s'appuie-t-elle vraiment sur ces valeurs et ces finalités, ou est-ce simplement un moyen de laisser aux citoyens la responsabilité d'assurer à leur niveau et à moindre coût des services publics que l'Etat britannique n'a plus les moyens de financer ?

Marc Mousli
 Notes
  • (1) La Société des équitables pionniers de Rochdale, coopérative de consommation fondée par des ouvriers tisserands de Manchester, fut l'un des premiers exemples de réussite de cette forme d'organisation solidaire
  • (2) Une « Ville en transition » comme Totnes (dans le Devon, comté du sud-ouest de l'Angleterre) construit, pour la satisfaction des besoins quotidiens, des circuits courts et des solutions locales, coopératives, communautaires, ainsi que des solutions « non carbonées » aux problèmes de mobilité
Articles/Le management du « care », de Martine Aubry à David Cameron ( n°055 )