La transmission des entreprises, au-delà des statistiques

Marc Mousli

Il est courant de présenter un tableau inquiétant de l'avenir des nombreuses entreprises dirigées par des baby-boomers qui partiront en retraite dans les prochaines années. La réalité est plus complexe.

Depuis des années, des rapports officiels ou non viennent régulièrement raviver l’inquiétude sur le nombre de dirigeants d’entreprise qui partiront en retraite ces prochaines années sans avoir trouvé de repreneur.

Une note périodique de la chambre de commerce de Paris[1] affirme qu’en Ile-de-France, « 223 000 entreprises ont à leur tête un dirigeant qui atteindra l’âge de la retraite dans les dix prochaines années » et que « faute de repreneur elles pourraient disparaître ».

Le ton de ces notes et rapports oscille toujours entre la publicité pour les (nombreux) services chargés de faciliter la reprise des entreprises et le cri d’alarme citoyen. Faut-il vraiment s’inquiéter ?

Des entreprises qui n’en sont pas

La transmission des plus petites entreprises ne pose guère de problèmes. On entretient l’inquiétude en jouant sur l’ambigüité du terme « entreprise » : en Ile-de-France, 64 % d’entre elles n’ont aucun salarié. Ce ne sont, en fait, que des supports administratifs et juridiques de l'activité de travailleurs indépendants vendant leur compétence, avec pour tout équipement un ou deux ordinateurs, quelques outils et un local (quand ils ne travaillent pas à leur domicile ou chez leurs clients). On voit mal ce qu’il y aurait à « reprendre » dans tout cela quand le « dirigeant » part en retraite. Un jeune professionnel peut tout simplement créer sa propre entreprise et servir, entre autres, les clients abandonnés par le nouveau retraité.

Des entreprises grandes et moyennes plutôt attentives à la continuité

Dans les « vraies » entreprises comptant au moins 50 salariés (1,5 % du nombre total des entreprises franciliennes), la succession du dirigeant est le plus souvent prévue et organisée des mois, voire des années à l’avance, et elle n’est problématique qu’en cas de conflit entre les propriétaires, actionnaires ou porteurs de parts.

Les problèmes de transmission se concentrent donc chez les 34,5 % de PME ayant de 1 à 49 salariés. Les difficultés ne sont pas de même nature, selon la taille et le secteur d’activité.

Les plus grandes de ces PME, soit les 6 % d'entreprises franciliennes ayant de 10 à 49 salariés, posent problème non pas au cédant, mais au repreneur. En effet, il y a beaucoup plus candidats au rachat que de vendeurs.

L’adéquation des compétences, un problème dans l’artisanat

Il n’y a donc que dans les très petites entreprises (TPE) ayant du personnel (28,5 % des entreprises emploient un à neuf salariés) que les dirigeants tentés de se retirer ont de réelles difficultés à céder leur fonds, pour des raisons différentes selon qu’il s’agit de petits commerces ou d’entreprises artisanales.

Reprendre une TPE artisanale suppose d’avoir des compétences variées. Un nombre significatif de candidats à la reprise sont des diplômés d’écoles de commerce ou des cadres ayant une expérience de gestionnaire, ce qui est nécessaire, mais pas suffisant : l’artisan vit de ses compétences techniques, voire manuelles. Il est possible de trouver des salariés qualifiés, mais dégager une valeur ajoutée suffisante pour faire vivre des techniciens, des commerciaux et des gestionnaires est plus facile dans une PME que dans une TPE de moins de dix personnes. Ces entreprises attirent néanmoins les repreneurs (il y en a en moyenne deux pour un cédant), mais faire se rencontrer la bonne personne avec la TPE qui lui convient peut prendre plusieurs mois.

Les turbulences fortes du commerce de détail

Si l’on se contente d’une approche statistique, la situation la plus difficile est celle des petits commerces, un secteur mis à rude épreuve depuis longtemps. Après l’hécatombe des années 1970, 80 et 90, qui a rayé de la carte 84 % des épiceries, 76 % des crèmeries et 70 % des boucheries, au profit des hypermarchés, le paysage commercial est à nouveau en pleine révolution depuis le début du siècle. Les hypermarchés doivent à leur tour se remettre en cause, et l’on assiste à un retour en force du commerce de centre-ville, mais pas sous la forme des boutiques des années 1950. La bagarre pour la proximité oppose les grandes chaînes, chacune mettant en place ses propres enseignes (Monop’ pour Monoprix, Franprix pour Casino, Carrefour City pour Carrefour, U-Express pour Système U, Auchan City pour Auchan…).

Les épiciers traditionnels qui partent en retraite ne seront donc pas remplacés à l’identique. On voit se multiplier de nouveaux services qui changent complètement la donne, et ce n’est qu’un début. Avec le développement du e-commerce, les consommateurs demandent de plus en plus à être livrés à domicile, ou récupèrent leurs achats, faits sur Internet, dans l’un des « drives » que multiplient les grands distributeurs.

Dans ce combat tout azimut, la concurrence ne porte plus seulement sur les emplacements et sur les prix. Ce sont différentes formes de service qui s’affrontent et se complètent : la souplesse du « drive », le confort de la livraison à domicile, ou la convivialité du magasin du coin de la rue, pour lequel le problème est de trouver un gérant serviable et compétent, plutôt qu’un « repreneur ».

La mondialisation des CHR (cafés, hôtels, restaurants)

Le tout premier MacDo français a été créé en 1972, neuf ans après le premier hypermarché. En quarante ans, la restauration rapide a pris une place significative dans le pays. MacDonald exploite ou franchise 1 200 restaurants, concurrencé par les Subway et autres Pizza Hut. C’est au tour de Starbucks, fort de ses 12 000 boutiques dans le monde, de s’attaquer au marché français. La firme de Seattle est arrivée en 2004, et elle dispose déjà de 70 cafés en région parisienne. Elle commence à s’implanter à Lyon et à Marseille. Là encore, il ne s’agit pas de remplacer à l’identique les vieux patrons de bistrot qui n’auraient jamais supporté qu’un étudiant reste trois heures dans un fauteuil devant son ordinateur et un café au lait, et utilise gratuitement – un mot qui n’existe pas dans le vocabulaire des cafetiers français – leur accès Wifi, l’un des atouts de Starbucks en Amérique du Nord.

Les enjeux : la création et l’innovation, plutôt que la transmission

Dans aucun domaine de notre économie, que ce soit l’industrie, l’artisanat ou le commerce, la « transmission » d’entreprises n’est donc la question primordiale. Les trois grands enjeux sont, d’une part, la création et l’innovation, et d’autre part, le maintien sur l’ensemble du territoire d’activités et de services nécessaires à la population. Ce qui est une autre histoire …

Marc Mousli
 Notes
  • (1) Panorama 2011 de la cession d’entreprises en Île-de-France, Centre régional d’observation du commerce, de l’industrie et des services, Transmission d’entreprises en Île-de-France, n°4, mai 2011
Articles/La transmission des entreprises, au-delà des statistiques ( n°055 )