La stratégie Garfield : gros, amoral, incontournable

Marc Mousli

Quelle est la bonne taille pour une entreprise ? Faut-il chercher la puissance dans le gigantisme, ou viser une taille « optimale » ?

 

Entre le « Small is beautiful »[1] et le « Too big to fail » (trop gros pour faire faillite), la taille idéale pour une entreprise est un sujet récurrent. Des économistes tentent régulièrement de la définir – dans un secteur d'activité déterminé, bien sûr : un tel calcul n'aurait aucun sens pour « l'entreprise » en général.

Un ouvrage sur les banques, paru il y a quelques années, montrait que dans ce secteur la taille optimale se traduisait par un bilan de l'ordre de 20 milliards de dollars[2]. Chiffre dérisoire, en fait, quand on voit des monstres comme Citigroup, BNP Paribas ou UBS, aligner des centaines de milliards (les actifs de Citigroup étaient de l'ordre de 2 200 milliards de dollars avant la crise).

Pourtant, les chercheurs n'avaient pas tort. On démontre que le coût moyen suit une courbe en U : il baisse tant que l'entreprise accroît sa production plus rapidement que ses charges (économies d'échelle), puis il arrive un moment où les moyens nécessaires pour l'organisation, la coordination, le contrôle des opérations se mettent à augmenter avec la taille, et le coût remonte, alors même que la production s'accroît. C'est ce qu'on appelle les « déséconomies d'échelle ».

La stratégie Garfield contre la gestion rationnelle

Le raisonnement est impeccable et vérifié empiriquement, mais le calcul économique ne suffit pas à expliquer les politiques des groupes transnationaux. Lorsqu'une entreprise développe une politique de croissance rapide, la question d'économies d'échelle est secondaire, et laissée aux soins des dirigeants locaux. À côté des préoccupations opérationnelles, il y en a d'autres, stratégiques. Celle qui est mise en avant le plus souvent est la nécessité d'avoir une taille « mondiale » pour affronter les marchés des grands pays émergents. La deuxième raison honorable est de ne pas être une proie trop facile pour des concurrents riches. Enfin, raison moins avouable, on a vu ces derniers mois à quel point le too big to fail gardait sa pertinence. Depuis plusieurs décennies, la plupart des économistes considéraient cette idée comme dépassée, les entreprises ne pouvant trouver leur salut que dans la flexibilité, l'agilité : l'entreprise maigre (lean) plutôt que big.  Cette conviction a été mise à mal avec l'aggravation brutale de la crise après la chute de Lehman Brothers, qui a traumatisé durablement les hommes politiques. Aucun gouvernement n'a voulu courir le risque d'un deuxième séisme de la même magnitude. Les milliards de dollars ont afflué pour sauver les autres mammouths de la finance[3]. Et Obama a secouru des groupes dans un état lamentable comme General Motors, sans parler de Freddy Mac et Fanny Mae, dont la disparition, dans le secteur devenu ultrasensible du logement, était inenvisageable à cause de leur taille. Comme Garfield, qui est gros, gras, paresseux, amoral, mais vedette incontournable de sa BD, impossible de les laisser disparaître.

Enfin, la course au gigantisme n'est pas seulement une question de marchés, encore moins de mégalomanie des dirigeants. C'est une parade contre les tentatives de régulation des opérations par les Etats. Le niveau de globalisation atteint par la finance est tel que des règles contraignantes ne peuvent être efficaces que si elles sont appliquées par tous les pays, soit 193 Etats (193 !) farouchement attachés à une souveraineté dont plusieurs dizaines font commerce, vendant à bas prix une fiscalité accommodante, un pavillon de complaisance pour les armateurs du monde entier (et les plates-formes pétrolières comme celle de BP dans le golfe du Mexique) et le blanchiment facile des gains illicites. Sur les 193, on peut sans doute se passer de l'appui de la Corée du Nord et du Vatican, mais la liste des exceptions doit être très courte : rappelons qu'un « confetti » comme les îles Caïman, paradis fiscal renommé, a une superficie de 250 km2 et moins de 60 000 habitants – c'est la population de Beauvais, ou du 7arrondissement de Paris.

On comprend vite où se trouve le pouvoir quand on voit que seuls les 20 pays les plus riches du monde ont un produit intérieur brut (PIB) supérieur au chiffre d'affaires annuel de la Royal Dutch Shell. Le chiffre d'affaires de BNP Paribas, 24egroupe mondial, équivaut au PIB de l'Algérie ou de la Hongrie, et représente 170 fois celui des Seychelles, paradis fiscal de la même taille que les îles Caïman. Le résultat net (donc les sommes dont ils disposent à peu près librement) de groupes comme Exxon ou WalMart représente, selon les années, entre le tiers et la moitié du budget de l'Etat fédéral belge…

À côté de ces grands groupes, de petites entreprises installées dans des niches de marché peuvent être très rentables. Mais la croissance externe est hors de leur portée, elles ne peuvent pas se risquer en Bourse sans précautions, de crainte de se faire manger, et elles sont contraintes de respecter l'Etat, face auquel elles ne font pas le poids.

La taille, c'est donc le pouvoir … et trop souvent l'impunité.

19 juillet 2010

Marc Mousli
 Notes
  • (1) titre d'un livre d'E. F. Schumacher, paru aux éd. du Seuil en 1978, que l'on pourrait traduire par « ce qui est petit est formidable »
  • (2) Les banques acteurs de la globalisation financière, par Dominique Plihon, Jezabel Couppey-Soubeyran et Dhafer Saïdane, éd. la Documentation française, 2006.
  • (3) la disparition de la Barings en 1995 avait fait beaucoup de bruit, mais posé moins de problèmes : la banque avait certes plus de trois siècles d'existence, mais elle était de taille relativement modeste
Articles/La stratégie Garfield : gros, amoral, incontournable ( n°055 )