La fin du rêve américain ?

Gilles Raveaud

La crise actuelle remet en cause des piliers du mode de croissance américain, tels que la place centrale de la finance ou l'acceptation des inégalités. Ainsi, l'Economic Policy Institute (Washington) nous apprend que les PDG américains gagnent en moyenne… 240 fois le salaire moyen. En 1965, ce ratio n'était que de 24. De même, de 1979 à 2007, les revenus du " top 1 % " se sont accrus de 390 %, tandis que ceux des 90 premiers pour cent de la population n'augmentaient pratiquement pas (+ 5 % au cours de cette période).

Cependant, note Scott Winship, chercheur à la Brookings, les inégalités peuvent être acceptables si la mobilité sociale donne une chance à chacun de figurer parmi les hauts revenus.

De ce point de vue, les nouvelles sont en apparence bonnes, puisque 80 % des Américains âgés de 40 ans ont un niveau de vie plus élevé que celui de leurs parents au même âge.

Mais cette mobilité absolue n'implique pas un mouvement similaire de mobilité relative : gagner plus que ses parents ne garantit pas de gagner plus que son voisin. Et dans ce domaine, le constat est accablant. En effet, les enfants nés dans les 40 % de familles aux plus bas revenus sont quatre fois moins nombreux à accéder aux 40 % de ménages les plus aisés que les enfants déjà nés dans cette tranche de revenus (17 %, contre 60 %).

Pour David Autor, professeur au MIT, cette absence de mobilité relative est la conséquence de la polarisation du marché du travail aux Etats-Unis. En effet, au cours des trois dernières décennies, les emplois ont été massivement créés parmi les professions très qualifiées, d'une part, et parmi les emplois non qualifiés, d'autre part. En conséquence, les emplois à qualification intermédiaire, de type administratif ou commercial, ont fortement décliné. Pour Autor, cette baisse est la conséquence de la mécanisation, qui, alliée aux nouvelles technologies, a facilité la délocalisation de ces emplois.

De ce fait, Winship et Autor appellent à un développement massif de l'éducation supérieure aux Etats-Unis, qui favorise aujoud'hui essentiellement les ménages blancs, aisés ou disposant de relations (Winship rappelle que les deux tiers des enfants noirs vivent dans un environnement de pauvreté que seuls 6 % des enfants blancs connaissent).

Winship et Autor estiment également nécessaire un programme reposant sur la recherche, les infrastructures, l'environnement et la santé, afin de créer à nouveau des emplois à qualification intermédiaire, qui accroîtront les chances de mobilité ascendante des enfants d'ouvriers et d'employés.

La reprise actuelle de l'emploi aux Etats-Unis améliorera-t-elle les choses ? En partie, puisque, comme le note Dean Baker, la baisse du chômage bénéficie particulièrement aux Noirs et aux Hispaniques.

A l'inverse, en Europe, la crise et les " réformes " du marché du travail conduisent à une hausse inquiétante du travail temporaire, en particulier en Irlande, au Portugal et aux Pays-Bas, ainsi que le relève Rebecca Wilder.

Sur notre continent au moins, les politiques de rigueur et de précarisation des emplois semblent aller exactement à l'opposé de ce qu'il conviendrait de faire pour stabiliser l'économie et renouer le contrat social.

Gilles Raveaud
Articles/La fin du rêve américain ? ( n°094 )