La courbe de demande

Jézabel Couppey-Soubeyran
La demande : une courbe d'une grande sensibilité

La hausse du prix d'un bien n'entraîne pas toujours une baisse de la demande.

La courbe de demande prend la forme d'une simple droite descendante indiquant que la quantité demandée d'un bien baisse quand son prix augmente. Evident ? Pas tant que cela.

Prenons par exemple les biens dits de "première nécessité", ceux dont on ne peut guère se priver pour vivre (alimentation, vêtements…). Même lorsque leur prix augmente, on est obligé de continuer à les acheter, ce qui se traduit par une courbe de demande à pente forte. A l'inverse, on peut se passer plus facilement d'une tarte aux fraises ou d'un spectacle. Ce sont, dans le langage des économistes, des "biens de confort ou de luxe" dont la demande est normalement beaucoup plus sensible au prix. La courbe de demande est alors très peu pentue.

L'effet Veblen

On peut aussi trouver des courbes de demande… croissantes : la demande devient plus forte quand les prix montent ! Dans sa Théorie de la classe de loisir (1899), l'économiste américain Thorstein Veblen montre que les riches privilégient l'achat de biens aux prix élevés car cela leur permet d'afficher leur statut social. Les adolescents délaissant les produits peu chers pour privilégier les chaussures ou les MP3 de marque répondent à cet "effet Veblen".

Sur le marché des placements financiers, on peut aussi constater que la hausse du prix d'un actif (une maison, une action…) incite souvent les investisseurs à en acheter encore plus, par un phénomène de mimétisme qui peut mener jusqu'à la constitution de bulles. Les années 2000 en ont apporté la démonstration.

Les biens Giffen

La sensibilité de la demande au prix ne sera pas la même non plus selon qu'il est facile ou pas de remplacer le bien dont le prix augmente par un autre (on dit alors qu'il lui est "substituable") dont le prix n'a pas bougé. Au supermarché, le consommateur sera par exemple plus sensible à l'augmentation du prix des oeufs (un oeuf n'a guère de substitut) qu'à celui du café, remplaçable éventuellement par du thé. Et s'il n'apprécie de surcroît son café qu'avec du sucre, en cas de hausse du prix du café, c'est non seulement la demande de café qui baissera mais aussi celle du sucre (bien "complémentaire" du café).

Mais si le café lui est absolument indispensable (une sorte de bien vital sans aucun substitut envisageable à ses yeux), l'augmentation du prix ne changera rien à la quantité consommée. Il préférera peut-être même se priver d'autres biens pour pouvoir boire autant, voire plus, de café - on parle alors d'un "bien Giffen", du nom de l'économiste anglais Robert Giffen (1837-1910) qui a mis en évidence ce genre de comportement.

La classification Engel

Enfin, le niveau de revenus joue également un rôle important. Quand il augmente, certains biens sont délaissés au profit d'autres, jugés meilleurs ou plus valorisant socialement : si l'on peut, on préférera le beurre pourtant plus cher à la margarine, le voyage en première classe plutôt qu'en seconde, etc. Dans la classification élaborée par l'économiste allemand Ernst Engel (1821-1896), ces biens délaissés dont la demande baisse quand le revenu augmente sont dits "inférieurs". Ils se distinguent des biens normaux (dont la demande suit le revenu) et des biens supérieurs dont la demande augmente quand le revenu augmente (les biens culturels, par exemple).

La pente de la courbe de demande reflète ainsi la sensibilité de celle-ci par rapport aux prix, ce que les économistes appellent plus formellement l'élasticité-prix, qu'ils calculent en faisant le rapport entre la variation de la demande et la variation du prix. Mais les variables qui l'influencent sont finalement assez nombreuses, comme le revenu, les goûts, la disponibilité des biens, le marketing, etc. Et contrairement à l'évidence, la hausse des prix n'entraîne pas toujours une baisse de la demande…

Jézabel Couppey-Soubeyran
Articles/La courbe de demande ( n°090 )