Godin, Jean-Baptiste André (1817-1888)


Jean-Baptiste André Godin est né à Esquéhéries, près de Guise (Aisne), le 26 janvier 1817. Il quitte l’école à l’âge de 11 ans, puis travaille dans l’atelier de forge de son père. Il quitte sa région natale en 1835 pour rejoindre son oncle, maître serrurier, à Condé, en Brie, puis le fils de ce dernier, à Bordeaux, où il entame son tour de France de compagnon.

En 1842, Godin découvre Fourier* dans un journal local : « pour la première fois, je trouvais la pensée affirmant la justice et les lois de son équilibre applicables à toutes les actions humaines », écrit-il dans Solutions sociales (1871). Dans la France de 1848, il est devenu l’un des phalanstériens les plus fidèles au maître. En 1854, il a soutenu le projet de colonie sociétaire au Texas, y engloutissant un tiers de la fortune de son industrie. Dès 1857, il est persuadé que l’expérience texane court à sa ruine, ce que les faits confirment rapidement. Dès lors, Godin imagine la création d’un familistère* à Guise, dans l’Aisne. Constatant que les sociétaires* sont eux-mêmes incapables de faire vivre le phalanstère à partir de la théorie des passions, il se détourne partiellement de la conception fouriériste de l’homme.

Le familistère est une « association coopérative du capital et du travail », qui administre une entreprise de production d’appareils de chauffage domestique et de cuisine en fonte émaillée. Cette entreprise devint, à la fin du XIXe siècle, la première mondiale pour la production d’appareils de chauffage domestique. L’excédent dégagé par le travail a permis de réaliser un habitat collectif (en famille) extrêmement moderne (grands espaces, eau chaude, éclairage au gaz, vide-ordures aux étages, système de ventilation naturelle, etc.). Des services très étendus lui sont associés : un système mutualiste complet, des services médicaux gratuits, des magasins communs (épicerie, boucherie, boulangerie, vins, liqueurs, mercerie, étoffes, chaussures, vêtements, combustibles, café, casino, débits de boissons et salles de jeu, restaurants, etc.), des buanderies, une « nourricerie » pour les enfants de 0 à 2 ans, un « pouponnat » (pour les 2-4 ans), un « bambinat » (pour les 4-6 ans), accessible à tout moment pour une heure ou pour la journée, une école laïque, gratuite et obligatoire jusqu’à 14 ans, où garçons et filles suivent le même enseignement, le paiement des études supérieures des enfants, un théâtre – situé au centre de l’ensemble et relié à la fois à l’école élémentaire et à la bibliothèque –, des cours du soir, des salles de conférences, une piscine, des jardins, un parc, des écuries, des étables, porcheries et basses-cours, une usine à gaz, des associations sportives, musicales, etc.

Le familistère a abrité environ 2 000 familistèriens, dits « associés ». L’Assemblée des associés élisait un conseil de surveillance, un conseil de gérants et l’administrateur-gérant. Le conseil de gérance réunissait les plus « talentueux des associés » et constituait le conseil de l’administrateur-gérant. L’usine du familistère employait selon les périodes entre 1 000 et 2 000 salariés, pas tous associés. La première condition pour devenir associé était en effet d’être instruit. L’instruction étant considérée par Godin comme la clef de la réussite du familistère : un travailleur ne pouvait devenir associé sans s’impliquer dans un apprentissage revêtant un aspect moral et professionnel. « Nommé dans un conseil, l’illettré ne peut par lui-même prendre connaissance d’aucun document » et il est « toujours placé dans une condition d’infériorité du point de vue des services qu’il peut rendre » (Conférence du 2 juin 1881, dans Le devoir, tome V).

La répartition des excédents est un compromis entre la rémunération du capital, du talent (des capacités) et du travail. Elle permet, selon Godin, à la fois d’alléger les souffrances ouvrières, y compris en proposant et en finançant de façon directive un mode de vie et d’éducation, et de maintenir une réussite économique déterminante par une capitalisation et une capacité d’innovation soutenue. Comme l’écrivent Guy Delabre et Jean-Marie Gautier (Vers une république du travail, éd. de la Villette, 1988), le montant versé au capital est fort si l’on se place du point de vue des associations ouvrières, mais faible si l’on se place du point de vue de l’entreprise capitaliste.

Au-delà du Familistère, Godin a laissé une œuvre écrite aussi méconnue qu’abondante, dans laquelle il aborde de multiples aspects de la vie politique, sociale et économique. Il s’est attaché à montrer la nécessité « d’organiser la paix et de réaliser le progrès par le travail » (dans Le gouvernement, 1883). Il a introduit l’idée de l’incomplétude de l’homme et de la nécessité pour lui de s’élever, élévation pour laquelle le devoir et la morale sont déterminants. Il a également humanisé le projet fouriériste en lui donnant une éthique. « Il n’y a pas de droit sans devoir, ni de devoir sans droit ; le droit et le devoir sont subordonnés à la justice ; et la justice est l’équilibre du droit et du devoir » (dans Solutions sociales). Jean-Baptiste André Godin est mort en 1888.


Articles/Godin, Jean-Baptiste André (1817-1888) ( n°083 )