Comprendre la nouvelle théorie économique

Denis Clerc

En vingt ans, le monde a changé, la théorie économique aussi. Les instruments intellectuels - outils, hypothèses et méthodes - que mobilisent les économistes pour comprendre, analyser et évaluer le fonctionnement de nos sociétés ne sont plus les mêmes. Dans ce domaine, il faut noter trois grands changements, qui rompent avec la période précédente, celle des années 50-70.

Du macro au micro

D'abord, l'angle d'attaque a changé. On est passé du macro au micro. L'économiste d'avant s'intéressait au fonctionnement d'ensemble des systèmes sociaux. Peut-être parce qu'entre capitalisme et socialisme, la compétition battait son plein. Mais aussi parce que, depuis Keynes, il paraissait évident qu'il ne suffit pas que les acteurs individuels cherchent leur intérêt pour que le système dans son ensemble fonctionne pour le mieux. La crise des années 30 avait exorcisé tous les docteurs Pangloss, le personnage du Candide de Voltaire répétant à qui voulait bien l'entendre que "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes".

Est-ce la mémoire de cette sombre période de notre histoire qui tend à s'estomper? Ou l'effondrement du concurrent socialiste, disparu corps et biens dans une spectaculaire faillite? Ou encore l'existence d'institutions de gouvernance économique au niveau national qui, tout imparfaites qu'elles soient, garantissent que l'on ne retombera pas dans les errements du laisser-faire béat d'un Hoover (1) en face d'une nouvelle crise majeure? A moins que cela ne soit la conséquence de l'usure et des dysfonctionnements des instruments keynésiens pour stimuler la croissance dans un monde de plus en plus ouvert au vent du large et où l'Etat charbonnier est de moins en moins maître chez lui.

Le fait est que les approches microéconomiques occupent désormais le haut du pavé. Il s'agit principalement de comprendre les comportements des acteurs et leurs conséquences au niveau d'ensemble. Comme si l'omniprésence du marché avait disqualifié le questionnement sur le système social dans son ensemble et déplacé le centre d'intérêt sur le marché lui-même.

Des acteurs calculateurs et rationnels

Ensuite, le vocabulaire a changé. On parlait de demande effective, d'écart inflationniste, de croissance et d'investissement. Tous ces termes subsistent, bien entendu, de même que la comptabilité nationale fournit désormais un chiffrage beaucoup plus détaillé et plus fiable des principales grandeurs économiques, alors que les comparaisons internationales de croissance ou d'inflation revêtent une importance accrue. Mais tous ces éléments conduisent les analystes à s'interroger sur les raisons des performances différentes des pays, qu'ils attribuent désormais pour la plupart au bon ou au mauvais fonctionnement de leurs mécanismes de marché. Dans les publications économiques, il est désormais question d'incitations, d'efficience, de flexibilité, de coût de transaction, d'anticipation, de chômage naturel, de fiscalité optimale et de mille autres termes qui ont fait leur apparition somme toute récemment, tandis que disparaissaient la préférence pour la liquidité, la dépression, l'incertitude, les esprits animaux et toutes ces expressions susceptibles de laisser penser que les acteurs économiques pourraient être irrationnels ou indécis.

Il ne s'agit pas seulement, ni même principalement, de changer des mots usés comme on change un pneu. Il s'agit d'introduire de nouvelles problématiques, de nouvelles préoccupations. Ce vocabulaire renouvelé suggère que les acteurs sont toujours aussi calculateurs et rationnels que le modèle traditionnel le suppose depuis Walras. Ils font tout pour arriver à obtenir le maximum de satisfactions, mais ils mettent cette volonté en oeuvre dans un milieu bien différent de celui décrit par la tradition. Fini le monde des marchés de concurrence parfaite. Bienvenue dans le monde de la concurrence imparfaite, des rendements croissants, des comportements opportunistes, de l'information incomplète. Ce monde ouvre de nouvelles opportunités que les acteurs, tels des chiens de chasse dans un univers hostile, tentent obstinément de mettre à profit. Et ils y parviennent, nous disent les économistes, heureux de montrer à quel point leurs modèles d'optimisation sont confortés par les évaluations parcellaires effectuées par les uns ou les autres.

Mais pendant ce temps, le chômage existe, la pauvreté résiste, l'environnement se dégrade et l'Argentine coule. Tout occupé à glorifier le fonctionnement du marché, l'économiste d'aujourd'hui a du mal à prendre un peu de recul: il lui faudrait admettre que la rationalité économique produit un monde qui n'est pas forcément le meilleur. Dans ces conditions, mieux vaut rester l'oeil rivé à son microscope. Comme cela, au moins, on n'a pas à se préoccuper des désordres du monde. Ni à être déstabilisé par eux.

La fin des systèmes globalisants

Enfin, les écoles ont changé. Avant, les choses étaient relativement simples. Il y avait les néoclassiques, les keynésiens et les marxistes. Même s'ils y rechignaient parfois, les économistes finissaient par se ranger dans une école, on n'ose dire un camp. Car il fallait bien adopter des hypothèses, un vocabulaire et des méthodes de travail, toutes choses qu'une école de pensée vous fournissait un peu comme un club britannique fournit les cravates à ses membres: ça vous classe et ça vous aide à vous intégrer dans le groupe. Ça n'empêchait pas les luttes intestines, qui pouvaient parfois déboucher sur des excommunications et des conflits ouverts, comme ce fut particulièrement le cas chez les marxistes. Mais les points communs entre membres d'une même école de pensée l'emportaient largement sur les divergences, les forces centripètes sur les forces centrifuges, assurant la cohérence d'ensemble de ces grands courants.

Sans être complètement obsolètes, ces classements ont perdu une grande part de leur signification. Les grandes fresques du monde, les systèmes de pensée globalisants, l'interrogation existentielle sur le fonctionnement du monde et le sens de ce que nous faisons? De la philo, à la rigueur de la socio (Gunnar Myrdal, le grand économiste suédois nobélisé en 1974, souvent qualifié de sociologue par ses pairs, disait qu'ils n'utilisaient pas "cette expression comme une flatterie"), mais certainement pas de l'économie, pensent aujourd'hui les économistes, tout occupés à concevoir des modèles puis à les tester. Ce qui compte, c'est que ce soit "robuste", en d'autres termes que le modèle fonctionne. Qu'il soit d'inspiration keynésienne, néoclassique, monétariste, néokeynésienne ou néo-institutionnaliste, quelle importance? Ce qu'on demande à une machine à laver, ce n'est pas sa marque, c'est qu'elle lave bien.

Utilitaristes, les économistes d'aujourd'hui sont prêts à tous les mixages: emprunter un tournevis dans la boîte à outils du voisin keynésien ou du voisin monétariste, peu importe, pourvu que le tournevis soit efficace. L'économiste contemporain, pragmatique, est prêt à manger à tous les râteliers (sauf chez Marx, parce que, quand même, on tient à la respectabilité: il y a des limites à tout). Ce qui nous vaut des métissages curieux, parfois incongrus. Ainsi, en économie du travail, des néokeynésiens, qui privilégient l'explication d'un chômage de nature involontaire, reprennent les théories du Job Search d'Armen Alchian, qui en fait le résultat d'une décision consciente et rationnelle. Dans la théorie économique contemporaine, c'est comme dans le cochon: tout est bon.

Dès lors, on pourrait être tenté d'aller jusqu'au bout de la logique et de qualifier ces nouvelles approches de "cochonneries". Ce n'est pas le point de vue privilégié ici. Si nous n'avons pas voulu jeter un regard complaisant, nous reconnaissons aussi à ces nouvelles approches quelques mérites: le souci de se rapprocher du monde réel, en prenant en compte certains des obstacles qui empêchent le marché de fonctionner au mieux. Que la prétention de ce "courant dominant" à vouloir expliquer la totalité du monde à l'aide de ses seuls instruments d'analyse soit insupportable, que les plus courageux de ses membres ne soient pas allés jusqu'à admettre l'incertitude radicale de l'avenir et l'irrationalité d'une partie des comportements sociaux, tout cela nous conforte dans l'idée qu'il est indispensable que la voix de l'hétérodoxie ne soit pas étouffée, ni oubliée. Mais, en même temps, les économistes du "courant dominant" contribuent largement à construire l'idéologie contemporaine, à influencer nos manières de voir et de penser. Voilà pourquoi il valait la peine de les prendre au sérieux et de comprendre ce qu'ils nous disent.

Bien dit

ALBERT HIRSCHMAN: "L'ennemi principal, c'est bien l'orthodoxie; répéter toujours la même recette, la même thérapie, pour résoudre toute sorte de maux; ne pas admettre la complexité, vouloir à tout prix la réduire; alors qu'en réalité les choses sont toujours un peu plus compliquées."

JOHN KENNETH GALBRAITH: "La plupart des gens, avec l'existence modeste qu'ils mènent, se font une idée magnifiée des capacités intellectuelles des personnages qui vivent en association intime avec de grosses sommes d'argent."

GUNNAR MYRDAL: "La notion d'harmonie des intérêts est une prédilection fondamentale de la théorie économique. C'est certainement une idée réconfortante pour ceux qui ont tiré le bon numéro à la loterie de la vie."

WINSTON CHURCHILL: "Si vous mettez deux économistes dans une pièce, vous aurez deux avis différents. A moins que l'un d'entre eux ne soit Lord Keynes. Dans ce cas, vous aurez trois avis différents."

JOHN MAYNARD KEYNES: "Je préfère avoir vaguement raison que complètement tort."

BENJAMIN DISRAELI: "Il y a trois sortes de mensonges: les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques."

GEORGE STIGLER: "Les mathématiques n'ont pas de symbole pour les idées confuses."

RONALD COASE: "Si vous torturez les données assez longtemps, la nature finira par se confesser."

ANONYME: "Les économistes ont prévu neuf des cinq dernières récessions."

(1) Président des Etats-Unis de 1928 à 1932, dont le slogan "la prospérité au coin de la rue" a sans doute beaucoup fait pour assurer la victoire (de justesse) de Franklin Roosevelt, alors que le pays se débattait au plus profond de la dépression, avec un taux de chômage proche de 30% durant l'hiver 1932.

Denis Clerc
 Notes

(1) Président des Etats-Unis de 1928 à 1932, dont le slogan "la prospérité au coin de la rue" a sans doute beaucoup fait pour assurer la victoire (de justesse) de Franklin Roosevelt, alors que le pays se débattait au plus profond de la dépression, avec un taux de chômage proche de 30% durant l'hiver 1932.

Articles/Comprendre la nouvelle théorie économique ( n°098 )