Christophe Dejours : "Il faut réenchanter le travail"

Entretien avec Christophe Dejours,
Propos recueillis par Isabelle Mahiou

Dans La panne, livre-entretien avec l'éditrice Béatrice Bouniol, le père de la psychodynamique du travail décrit l'impasse délétère que constitue le système gestionnaire en place dans les entreprises. Il propose des alternatives.

Peut-on parler d'une prise de conscience des effets délétères des méthodes gestionnaires dans les entreprises ?

Christophe Dejours : Globalement, on est en plein "gestionnarisme" depuis une trentaine d'années, même si les rares manifestations en sens contraire sont prometteuses. Nous sommes pris dans le carcan d'un mode de pensée réducteur, qui ne prend en compte que le quantitatif, le mesurable, identifié à ce qui est objectif. Les entreprises sont dirigées par des gens qui ne connaissent que ça et n'ont jamais eu aucune formation en sciences du travail ; lesquelles ont été désertées par la communauté scientifique.

Cela dit, il y a des outsiders. Je rencontre, lors de conférences, des cadres supérieurs qui commencent à avoir des doutes sur l'éthique de leur poste et l'efficacité du système. Car derrière les outils se cache une dégradation de la compétitivité. De plus, ils ne se sentent plus eux-mêmes à l'abri des pathologies du travail. Enfin, ils peuvent être tenus pour responsables sur des questions de santé en raison de l'obligation de sécurité de résultat de l'employeur.

Certaines entreprises ont acquis la conviction qu'il fallait changer quelque chose dans l'organisation du travail, expérimenter pour trouver des alternatives. Elles montrent qu'on peut penser le travail autrement, et ça marche. D'autres, "bienveillantes", maintiennent une marge de manoeuvre, un dialogue interne, en cohérence avec une tradition sociale.

Vous parlez d'un système à bout de souffle, dont la panne est possible. Selon quels processus ?

C. D. : Tout cela ne fonctionne pas tout seul comme une machinerie dont le développement pourrait continuer en broyant des humains obligés de servir, résignés. Il faut la participation active des gens, de leur intelligence et la mobilisation de celle-ci : leur zèle. Il faut aussi un groupe suffisamment important qui porte le système avec passion, pas seulement des gens consentants et résignés. Or l'enthousiasme se raréfie, on le constate sur le plan clinique. Le doute pénètre même les écoles de commerce : chez les étudiants, pour qui le système n'honore plus aussi bien ses promesses ; chez les enseignants, dont certains commencent à s'intéresser au travail.

Les salariés de base ont toutes les raisons de ne pas y croire, d'autant que les organisations syndicales ne leur offrent guère de perspectives alternatives. Tant que la peur - du chômage, de la disgrâce - est suffisamment active, les gens continuent à participer. Cependant, la démoralisation des troupes, tout comme à la guerre, peut se traduire par une impossibilité de mobiliser, et conduire à la panne. Au moins au niveau d'entreprises.

Quelle est l'alternative ?

C. D. : Il faut "réenchanter le travail", lui rendre ce qu'il contient de potentiel de promesse d'émancipation. Au niveau collectif, il s'agit de reconstruire des rapports de respect, d'entraide, de solidarité. Le néolibéralisme exalte la performance individuelle, au prix d'une déstructuration du tissu humain, de souffrances et de violences. Y faire pièce passe par le développement du vivre ensemble, condition essentielle aux échanges et délibérations sur le travail qui construisent la coopération. Et cesser de se focaliser sur l'évaluation individuelle pour s'intéresser à la coopération, ce qui requiert d'admettre que l'intelligence, la qualité, le travail vivant échappent à la mesure : l'évaluation passe alors par des épreuves de jugement et mobilise l'implication des uns et des autres dans une argumentation contradictoire.

L’entreprise peut créer de la coopération tout en étant animée par la recherche du profit ?

C. D. : L’entreprise qui veut repenser le travail et renouer avec l’enthousiasme ne peut se contenter de cette seule vocation de production et d’échange fondée sur la recherche du profit. Il lui faut également apporter une contribution au bien commun, à la cité, à la culture et la civilisation. En d’autres termes, et contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, participer à une œuvre commune.

Quel rôle peuvent jouer les politiques publiques ?

C. D. : Il existe des entreprises qui expérimentent, avec succès, d’autres façons de vivre et travailler ensemble, d’autres méthodes d’évaluation. Les pouvoirs publics doivent les porter, assurer la diffusion de ces expérimentations. Ils peuvent également faire jouer des leviers incitatifs, mais aussi réintroduire la culture et les sciences du travail dans les programmes d’enseignement des grandes écoles. Car il est nécessaire de rééquilibrer le rapport entre sciences de gestion et sciences du travail.

Développer une politique du travail est un autre axe important, alors que l’on ne parle que de politique de l’emploi et que des choix dans l’une peuvent être en contradiction avec l’autre ; la flexibilité, par exemple. L’organisation du travail en tant que telle constitue un problème politique à part entière et qui ne peut trouver de solution par lui-même. Elle nécessite des politiques institutionnelles et des soutiens publics. Aujourd’hui, ceux-ci viennent principalement du côté du droit.

En savoir plus

La panne. Repenser le travail et changer la vie, par Christophe Dejours et Béatrice Bouniol, Bayard, 2012.

Entretien avec Christophe Dejours,
Propos recueillis par Isabelle Mahiou
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