Changer sans trahir, un défi pour les libraires

Marc Mousli

Ilots de culture dans l'océan de l'économie marchande, les libraires indépendants sont en difficulté. Pour s'en sortir, il leur faut changer de « business model » sans renoncer à ce qui fait la noblesse et l'intérêt de leur métier.

 

Des libraires qui souffrent dans un marché du livre qui se porte bien

La librairie n'est pas un magasin dans lequel on vend des livres. C'est un endroit magique pour les petits et un lieu d'intense plaisir et de terribles frustrations (indissociables du plaisir) pour les grands. Malgré l'attachement des Français pour leurs librairies, qu'une loi est censée protéger des dérives du marché, ces commerces irremplaçables sont menacés. Ce n'est pas que le livre se porte mal. Les Français en lisent et en offrent. Chaque année, ils en achètent plus de 460 millions d'exemplaires, et 60 000 nouveaux titres s'ajoutent aux 600 000 disponibles.

Mais les ventes des librairies traditionnelles ont baissé de 5 % entre 2003 et 2010, pendant que le marché progressait de 6 %. Leur part de marché (18 %) les place derrière les grandes surfaces culturelles (22 %) et les grandes surfaces dites « alimentaires » (21 %). Et le commerce en ligne du livre « papier », qui dépasse les 11 %, ne s'arrêtera pas en si bon chemin, même s'il risque d'être freiné par la progression de son cousin, le livre numérique.

Tous les autres canaux de vente (VPC classique, clubs, courtage, papeteries, kiosques, soldeurs, etc.) sont à la baisse, mais représentent encore, pris ensemble, 28 % du marché. Ils ont leur utilité, sans offrir le même niveau de service que le libraire professionnel.

Des marges dangereusement faibles

Un commerçant est attentif à l'évolution de son chiffre d'affaires, mais plus encore à la différence entre ses recettes et ses dépenses. Et du côté des charges, les libraires ont de bonnes raisons d'être inquiets. La menace la plus grave est l'augmentation des loyers dans les centres-ville. Les Parisiens se souviennent du Divan, une belle librairie installée depuis plus de soixante ans à Saint-Germain des Prés. Un riche marchand de produits de luxe l'a chassée de cet emplacement convoité. De la même façon, la librairie des PUF, pilier vénéré du Quartier latin, au coin de la place de la Sorbonne et du boulevard Saint-Michel, a dû, il y a dix ans, céder sa place à un fripier.

Les libraires doivent aussi faire face à l'augmentation des salaires, même si elle est moins rapide que celle des loyers. Et il leur est difficile de se comporter comme Areva ou PSA avec leur personnel ; la qualification et la disponibilité de leurs collaborateurs comptent au moins autant qu'un bon emplacement, car ce sont leurs trois seuls avantages concurrentiels face à la grande distribution et à Internet.

Ils sont donc pris en tenaille entre la baisse des recettes et la hausse des charges. La marge moyenne d'une librairie est de l'ordre de 1,4 % de son chiffre d'affaires, les grands tendant vers 2 % et les petits devant se contenter d'un très maigre 0,6 % qui ne leur permet pas le moindre écart. On comprend qu'ils s'inquiètent de l'augmentation d'un point et demi de la TVA sur le livre (elle va passer de 5,5 % à 7 %).

Grâce à la loi Lang sur le prix unique, la concurrence entre les différents canaux ne porte pas sur le prix, mais elle n'en est pas moins dure, au quotidien, pour les plus faibles. Si, par prudence et pour des raisons de place et de trésorerie, une petite librairie ne commande que deux exemplaires d'un ouvrage coûteux, elle risque de ne pas pouvoir renouveler son stock une fois qu'ils seront vendus. Souvent, le livre à faible tirage est épuisé chez l'éditeur en quelques semaines. La mort dans l'âme, le libraire envoie alors ses clients dans une grande surface comme la Fnac ou Gibert, qui ont commandé quarante exemplaires d'un coup et où l'ouvrage est en rayon.

Le réseau, une solution ?

L'une des parades, pour faire le poids face aux éditeurs et aux distributeurs, est de s'organiser en réseau. Ce peut être au prix de l'indépendance des librairies traditionnelles. Une soixantaine d'indépendants ont été rachetés au fil des années par le grand éditeur Bertelsmann, placés sous la marque Chapitre.com, et revendus récemment à Actissia, dans un « paquet » comprenant également France-Loisirs. Ce réseau de 250 points de vente trouve sa force dans sa capacité de négociation avec ses fournisseurs, mais aussi dans les services qu'il peut offrir grâce aux échanges entre ses magasins, à sa présence dans de nombreuses villes et aux synergies développées entre ses boutiques et sa plate-forme Internet. La stratégie d'Actissia, à moyen terme, est de se diversifier dans la vente de voyages, de spectacles, de matériel de bricolage, de cosmétiques et de téléphonie mobile, en bénéficiant de sa taille et de son implantation sur tout le territoire.

A une échelle plus modeste, les libraires qui tiennent à leur liberté s'entendent parfois entre indépendants pour offrir des services de la même nature que ceux du grand réseau. Neuf libraires du 20e arrondissement, associés sous le nom de Librest, mettent en commun leurs catalogues sur un même site Web pour offrir un choix plus large à leurs clients. Ils livrent les livres à domicile (à vélo et dans les plus brefs délais), organisent des rencontres avec des auteurs et accueillent des écrivains dans le cadre de l'opération « Résidences d’écrivains en Ile-de-France » du conseil régional.

L'obligation de trouver de nouveaux « business models »

Qu'ils restent farouchement isolés ou qu'ils se regroupent, les libraires, pour survivre, sont contraints de faire évoluer leur modèle d'affaires. Au-delà de l'animation culturelle, de l'organisation de coins enfants, de lectures, de rencontres avec les auteurs, certains d'entre eux ont commencé à domestiquer le numérique, par exemple en offrant à leurs clients la possibilité de commander des livres sur une borne Internet, dans la boutique, en bénéficiant des conseils du professionnel. D'autres créent un salon de thé ou un bar à vin au milieu de leurs rayons. Suivront-ils l'exemple de leur collègue new-yorkais, qui affiche fièrement son indépendance sur toute la largeur de sa devanture McNally Jackson, Independant Bookseller, et qui offre à ses clients de fabriquer eux-mêmes leur livre (impression, couverture, reliure) grâce à une « Expresso Book Machine » installée dans un coin de la librairie ?

Espérons, en tout cas, que ces multiples initiatives permettront aux libraires de ne jamais connaître le sort funeste des disquaires.

En savoir plus

Le site des libraires du 20e arrondissement : http://www.librest.com/

La page FaceBook « j'aime mon libraire » : http://www.facebook.com/pages/jaime-mon-libraire/170221196405026

Le site de McNally Jackson : http://www.mcnallyjackson.com/

 

Marc Mousli
Articles/Changer sans trahir, un défi pour les libraires ( n°055 )