Brûler ses vaisseaux pour mieux naviguer

Marc Mousli

Il y a les managers MBA, formatés par les écoles de business et les cabinets de consulting, et il y a les leaders qui vont délibérément à contre-courant. Le patron de Laguiole fait partie de la deuxième catégorie

Ne cherchez pas l’expression dans un livre de management : brûler ses vaisseaux est une pratique de conquérant brutal, comme Herman Cortès, qui mit hors d’état les caravelles qui l’avaient amené sur les côtes mexicaines. Il avait besoin de tous ses hommes, ne voulait pas en laisser pour garder ses bateaux, et surtout il lui fallait éviter les désertions. Dans ce cas comme dans tous ceux qui sont recensés dans l’histoire, il s’agissait d’un acte de défiance d’un chef envers ses troupes.

Laguiole, une relance qui tourne court

Ce n’est vraiment pas avec un esprit de conquistador que Thierry Moysset arrive en 2007 sur le plateau de l’Aubrac, où il vient de racheter une usine en difficulté : Forge de Laguiole.

Depuis 1828 des artisans étaient installés dans le village, et ils y avaient développé un savoir-faire reconnu, avant de laisser partir le plus gros de la production des laguioles vers le bassin ouvrier de Thiers (Puy-de-Dôme), un haut lieu de la coutellerie.

Au début des années 1980, quelques Aveyronnais décident de faire revenir sur l’Aubrac le couteau traditionnel des vachers et des bergers. Le symbole de cette renaissance est l’usine de la Forge de Laguiole, belle structure de métal et de verre surmontée par une lame de 18 mètres de haut. C’est Philippe Starck, célèbre designer, qui a conçu le bâtiment. Il dessine aussi un couteau respectueux de la tradition, mais superbement épuré, qui séduira aussi bien le grand public que les collectionneurs et les grands magazines, et qui entrera au département Architecture and Design du MOMA, le musée d’art moderne de la ville de New York.

Hélas, la belle aventure tourne court assez vite. En l'absence de protection légale de son nom, Laguiole est victime des contrefacteurs asiatiques et des aigrefins français. En 2007, la belle usine  dépose le bilan.

Tout miser sur les savoir-faire

Des élus locaux font alors appel à Thierry Moysset, un ingénieur des mines ayant roulé sa bosse de l’Allemagne à la Chine dans diverses multinationales, et petit-fils d’un paysan de Laguiole. Il comprend rapidement quels sont les atouts de sa société : l’image du plateau de l’Aubrac, le nom de Laguiole, le design, et surtout le savoir-faire des ouvriers, sans qui tout le reste ne vaut pas grand-chose[1]. Il arrive avec une stratégie claire. Pas question de se lancer dans une concurrence effrénée sur les prix avec les Chinois, les Pakistanais et autres fabricants de camelote. La Forge va fabriquer de façon artisanale des laguioles de haute qualité, 100 % français et aussi aveyronnais que possible. Thierry Moysset réorganise l’usine en fonction de cette ambition en la « démécanisant », comme il dit : il démonte les machines pour rendre toute sa place à l’habileté des hommes.

Des hommes plutôt inquiets. Le déclin de leur entreprise, sa mise en règlement judiciaire, la crainte de perdre 70 emplois salariés sur les 550 que compte ce village de 1 260 habitants, autant de chocs qui les ont profondément affectés. Le nouveau patron comprend qu’il faut frapper les esprits. Un mois après son arrivée, il réunit tous les salariés et leur tient un discours pas très original, qu’il a lui-même entendu des dizaines de fois quand il était cadre chez Peugeot, EADS ou Alcatel : « La principale ressource de l’entreprise ce sont ses hommes, etc. »

Les employés de la Forge l’écoutent d’une oreille distraite. Ils se réveillent d’un coup lorsqu’ils entendent Thierry Moysset leur dire d’un ton tranquille : « Pour vous montrer que vous êtes bien la première richesse de l’entreprise, et que je ne compte que sur vous, nous allons faire un grand feu dans lequel nous jetterons tous les plans et toute la documentation de l’usine. Vous n’en avez pas besoin ; vous avez tout dans la tête et dans les mains. Et celui qui aura un doute, un trou de mémoire, ou qui arrivera sans savoir grand-chose, comme moi, demandera l’information ou la formule qui lui manque à l’un de ses compagnons. »

Un geste à contre-courant

Le geste est à contre-courant de tout ce qui se fait en management. On sait que l’économie dépend de plus en plus de la connaissance, et que pour la faire progresser et la transmettre les entreprises dépensent des fortunes en manuels, fiches techniques, Intranets, séminaires de formation et cours de perfectionnement. Ces actions trouvent une limite, celle des savoir-faire non écrits, non codifiés, les « connaissances tacites ». Des efforts importants – et rarement couronnés de succès – sont faits pour tenter de les formaliser. Thierry Moysset fait le chemin inverse. Le geste est surprenant, mais peut-être pas aussi fou qu’il y paraît. Les échanges sur le Web entre les chercheurs et les experts, membres de « communautés de pratiques », ressemblent à cette atmosphère de compagnonnage et de solidarité qu’il veut instaurer dans son usine en supprimant la trace formelle des connaissances et en plaçant le sort de l’entreprise entre les mains de ceux qui détiennent les savoir-faire.

Le prochain défi : renouveler les talents

Depuis cet épisode, La Forge vit plutôt bien. Des designers talentueux, de Jean-Michel Wilmotte à Andrée Putman, viennent à Laguiole sur les traces de Philippe Starck et dessinent des couteaux dont parlent tous les grands magazines, sans que la Forge dépense un euro pour sa publicité. L’entreprise a été frappée par la crise en 2009, avec une panne de trésorerie qui l’a contrainte à faire un plan social[2], mais elle s’est vite redressée, et en 2012 son carnet de commandes est rempli pour les onze prochains mois. Son principal défi : persuader de jeunes ouvriers de monter sur le plateau d’Aubrac pour prendre la relève des anciens.

Marc Mousli
 Notes
  • (1) Pour faire des couteaux, il faut réunir des métallurgistes, des forgerons, des usineurs, des soudeurs, des monteurs, des sculpteurs, des polisseurs. Et pour que le produit soit de haute qualité, il faut que chacun d’eux connaisse très bien son métier.
  • (2) 20 salariés ont été licenciés, dont 19 ont été aussitôt recasés dans d’autres entreprises de Laguiole. Seize salariés ont été réembauchés à La Forge par la suite.
Articles/Brûler ses vaisseaux pour mieux naviguer ( n°055 )