À quoi peuvent bien servir les ordinateurs dans les entreprises ?

Marc Mousli

Vingt ans après le « paradoxe de Solow », des chercheurs donnent  un coup de projecteur sur l'utilisation de l'informatique dans deux domaines cruciaux pour l'entreprise : l'innovation et la gestion.

Par Marc Mousli, chercheur associé au Lipsor (Cnam-Paris) et chroniqueur régulier sur alternatives-economiques.fr.

Retrouvez ses chroniques précédentes, consacrées à l'actualité du management et de la gestion.

Le paradoxe de Solow

A la fin des années 1980, le numérique avait pratiquement achevé sa pénétration dans les entreprises. Le micro-ordinateur l'avait emporté, après un débat animé sur le choix entre les grands réseaux composés d'un ordinateur central puissant et de terminaux, et l'informatique répartie, chaque poste de travail étant équipé d'un « micro ».

C'est alors que le célèbre économiste américain Robert Solow[1]fit un constat qui allait entrer dans l'histoire sous le nom de « paradoxe de Solow » : « On voit partout que nous sommes dans l'ère des ordinateurs, sauf dans les statistiques de productivité. »

Les deux hantises : la panne et la perte de données

Vingt ans plus tard, la question ne se pose plus dans les mêmes termes. Les salariés passent leur temps devant des écrans, le numérique est partout, depuis la chaîne de production jusqu'au bureau du gardien de l'usine. On se souvient encore de la grande peur de la fin du XXe siècle, qui a mobilisé des millions d'experts pour éviter « le bug de l'an 2000 ».

La panne du siècle ne s'est pas produite, mais les deux préoccupations les plus constantes, dans une entreprise, sont le bon fonctionnement des systèmes d'information et la sauvegarde des données. Personne ne conteste plus la révolution numérique, et l'on pense généralement que Solow avait manqué de patience. Il aurait dû comprendre que les gains de productivité suivraient la voie classique : il faut d'abord investir dans les équipements et dans la formation des employés, pour qu'après quelques mois ou quelques années, les premiers résultats économiques soient perceptibles.

Des chercheurs français de Télécom Paris Tech ont fait un bilan de divers aspects de notre économie numérique[2]. Ils ont en particulier posé à nouveau la question qui chagrinait Solow : quel est l'impact du numérique sur les résultats économiques ?

L'informatique, une des clefs de l'innovation

Être capable de collecter et traiter d'énormes quantités d'information en très peu de temps constitue une révolution plutôt positive. Ensuite, que fait-on de ces données ?

L'un des facteurs de progrès les plus forts est l'innovation. Il est possible de démontrer que c'est en échangeant des connaissances, des hypothèses et des critiques que l'on stimule la créativité, et c'est ce dont les systèmes d'information sont le plus capables : faire circuler facilement les idées, permettre le débat et inciter à expérimenter. Si leur configuration (et les dirigeants qui la définissent) autorise une bonne communication « horizontale » entre pairs, l'entreprise peut gagner beaucoup grâce aux échanges entre chercheurs, chefs de produit, vendeurs et producteurs.

Depuis l'époque de Solow, il s'est produit une autre révolution : le développement considérable d'Internet, qui offre une ouverture sans précédent sur le monde. Grâce au réseau, le benchmarking n'est plus un programme annuel d'actions décidé par le chef du département du marketing, c'est un réflexe quotidien de tout chargé d'études.

Même les critiques les plus sévères du numérique reconnaissent donc que son apport à la connaissance et aux échanges est très positif.

Les systèmes intégrés de gestion : plus de risques que d'avantages ?

Les avis sont plus nuancés lorsqu'on s'intéresse aux processus de gestion. L'un des exemples d'informatisation poussée les plus aboutis est celui des PGI, progiciels de gestion intégrés[3]qui combinent la centralisation des données et la décentralisation des traitements. Le principe en est de rassembler en un système unique, modulaire, toutes les applications informatiques de l'entreprise (paie, comptabilité, gestion de stocks…). Chaque application fonctionne selon ses propres principes, mais toutes sont compatibles et utilisent la même base de données. Ces données sont standardisées et partagées, ce qui évite les saisies multiples. Chacun travaille à son rythme et selon les règles de son métier, tout en disposant de la richesse de la base centrale.

Les PGI sont donc théoriquement des facteurs fantastiques de productivité et de qualité. Le revers de la médaille est qu'ils imposent aux employés des procédures strictes qui conditionnent leurs pratiques de travail. Censés améliorer la souplesse, la flexibilité et la réactivité de l'entreprise, ils introduisent en fait une rigidité dans les processus.

Cette rigidité a des conséquences stratégiques. Une entreprise qui décide d'en racheter une autre, qui veut changer son système ou simplement modifier ses processus, doit savoir qu'elle se lance dans une aventure risquée. Le nouveau paramétrage de son PGI peut en effet être très coûteux, pour des résultats aléatoires.

De la même façon, la moindre panne est catastrophique, car le système informatique est devenu la colonne vertébrale de l'entreprise. Ce qui fait froid dans le dos, quand on lit les conditions générales des éditeurs de logiciels. Ils déclinent toute responsabilité dans l'utilisation qui sera faite de leurs produits, même défectueux ! C'est à la fois scandaleux et compréhensible, puisqu'ils ne savent pas dans quel environnement sera placé le matériel qu'ils vendent, et que la compatibilité entre composants de marques différentes reste un vrai problème .

Garder sa capacité de dire « non »

Les systèmes d'information sont des outils surpuissants. Comme avec n'importe quel outil, ceux qui les maîtrisent gagnent et ceux qui en sont esclaves perdent. L'organisation, le management restent les clefs de la réussite. L'exemple des PGI, qui ont mené au bord de la faillite de nombreuses entreprises qui ne parvenaient pas à les utiliser correctement, est significatif.

Il y a quelques années, un consultant citait un cas de vrai succès dû à un PGI : dans une PME, après plusieurs mois d'étude, les cadres ont fini par renoncer à l'implanter. Ils étaient néanmoins très satisfaits de ce travail, qui leur avait permis de comprendre ensemble comment fonctionnaient tous les processus majeurs de leur entreprise !

Marc Mousli
 Notes
  • (1) Robert Solow, né en 1924, connu pour ses travaux sur la croissance, qui lui ont valu le Prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel
  • (2) Les dilemmes de l'économie numérique, sous la direction de Laurent Gille, FYP éditions, Limoges, 2009
  • (3) mieux connus sous leur nom anglais : ERP, Enterprise Resource Planning
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