« Venez avec votre boîte à outils », ou la consumérisation de l’informatique

Marc Mousli

Leur ordinateur portable, leur smartphone ou leur tablette tactile sont des outils personnalisés et pleins de données indispensables que les salariés veulent pouvoir utiliser au bureau. Ce qui affole quelque peu les directeurs des systèmes d'information.

 

Les DSI débordés

Le fonctionnement des grandes entreprises dépend totalement de l'informatique, et les directeurs des systèmes d'information (DSI) sont extrêmement attentifs aux multiples risques qui les menacent. Cette vigilance n'a rien d'excessif quand on sait ce que peut coûter la détérioration ou simplement la perturbation du fonctionnement d'un PGI[1] gérant toutes les fonctions opérationnelles de l'entreprise.

Une façon simple d'éviter l'introduction de virus, chevaux de Troie et autres vers informatiques dans les systèmes était d'interdire aux employés d'utiliser au bureau tout matériel ou logiciel autre que ceux fournis par le SI. A une époque qui semble aujourd'hui lointaine, les entrées et sorties de courriels étaient même sévèrement filtrées.

Ces règles prophylactiques sont en passe de rejoindre au musée le Minitel et la disquette de 5'' ¼. L'évolution rapide des technologies, la multiplication et la banalisation des appareils nomades entraînent une inéluctable « consumérisation » de l'informatique, le salarié se servant indifféremment du matériel de l'entreprise pour ses besoins privés et de son propre matériel pour ses activités professionnelles.

Des matériels dans toutes les poches et des communications dans tous les sens

Près de 90 % des Français de 18 à 60 ans disposent d'au moins un ordinateur personnel, 40 % d'entre eux ont un portable et il faut maintenant compter avec la progression exponentielle des smartphones, netbooks et tablettes, chaque jour plus performants.

Cette généralisation des équipements s'accompagne d'une grande porosité de la frontière entre l'entreprise et la vie privée. Le cadre reçoit chez lui ou en voyage des courriels avec des pièces jointes. Son service l'invite à une visioconférence sur Skype, son directeur lui demande de revoir une note urgente sous Word ou de compléter un tableau sous Excel alors qu'il est à 300 km de son bureau, et il a besoin des applications spécifiques de son entreprise pour ses démonstrations chez les clients. Il veut aussi pouvoir, au bureau, synchroniser ses agendas, accéder à son carnet d'adresses personnel, jeter un coup d'œil sur sa page Facebook ou réserver un hôtel pour son prochain week-end.

Enfin, il est fréquent que l'équipement personnel du « geek » soit nettement plus moderne que celui dont il dispose dans l'entreprise, et qu'il trouve dans ses communautés des applications qui complètent, voire surclassent, les logiciels maison.

Rien d'étonnant, donc, à ce que 95 % des salariés dans le domaine des TIC utilisent des appareils ou des logiciels personnels qu'ils introduisent dans le système d'information de leur entreprise sans l'accord du DSI[2].

Un pas de plus vers l'entreprise 2.0

Le débat sur ce que les Américains appellent le BYOD (Bring Your Own Device, Apportez votre propre matériel) s'étend donc rapidement. Aux Etats-Unis, la moitié des entreprises de Fortune 500[3] travaillent à la mise au point de solutions aux problèmes posés par la prise en charge de l'iPad dans leur périmètre informatique. Il faut éviter la saturation des réseaux Wi-Fi et les interférences entre communications, optimiser les performances de systèmes de plus en plus hétérogènes, régler la question du coût de l'aide technique aux utilisateurs, etc.

L'enjeu est important : l'entreprise de demain aura très probablement un service informatique allégé, et en tout cas différent de ce qu'il est actuellement. Chaque salarié y recevra un budget pour acheter le matériel de son choix, avec lequel il accèdera aussi bien aux logiciels et données professionnelles placés dans des espaces loués par l'entreprise « in the cloud » qu'à ses données personnelles stockées elles aussi à distance chez Dropbox ou tout autre fournisseur grand public. Ce type de fonctionnement, qui existe déjà dans des organisations pas trop sensibles aux questions de sécurité des données, aura des conséquences profondes sur l'organisation. Un sujet de réflexion de plus pour tous ceux qui construisent l'entreprise 2.0.

Marc Mousli
 Notes
  • (1) Progiciel de gestion intégré. En anglais, ERP, Enterprise Resource Planning
  • (2) Selon une étude récente d'IDC pour Unisys : « Consumerization of IT: 95% of Information Workers Use Self-Purchased Technology for Work ».
  • (3) Classement des 500 plus grandes entreprises américaines, régulièrement publié par le mensuel économique Fortune.
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